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La Nouvelle-Orléans sort la tête de l’eau

À l’occasion de la semaine de la francophonie, retour à La Nouvelle-Orléans, une ville qui, trois ans après l’ouragan Katrina, semble bien décidée à renaître de ses cendres. À mi-chemin entre l’Europe et le Deep South, La Nouvelle-Orléans reste un carrefour de langues et d’influences, mais le français malgré les initiatives d’ardents francophiles est en déclin.

On la surnomme Big Easy ou Cité du Croissant. Coincée entre le fleuve Mississippi et le lac Pontchartrain, La Nouvelle-Orléans a souffert de cette configuration fatale lors du passage dévastateur de l’ouragan Katrina en août 2005 et de l’effondrement des digues qui protègent la localité située au-dessous du niveau de la mer.

Contrairement au Lower Ninth Ward, quartier pauvre à l’est de la ville, le centre névralgique et touristique du French Quarter (« carré français »), miraculeusement épargné par les eaux, a vu son architecture espagnole et créole préservée. En hiver, les porches des maisons baignent dans la brume du Mississippi qui descend sur la ville, comme sur un avant-poste de la piraterie.

La Louisiane, découverte par un explorateur français en 1673 et baptisée en l’honneur de Louis XIV, fut vendue par Napoléon aux Américains en 1803. Après ce siècle français, La Nouvelle-Orléans, qui marie l’humidité et la langueur des villes du Sud, s’est bâtie au fil des siècles, sur l’amalgame d’une nomenclature démographique atypique : Créoles, Noirs baptistes, colons espagnols, et un brouillard d’identités plurielles. L’héritage de la langue française, plus que la lointaine survivance d’un français colonial, provient d’un mélange de québécois et de vieux français rabelaisien : le français louisianais, ou cajun. La Louisiane fit en effet office de terre d’asile pour les Acadiens, minorité de colons français chassés du nord du Canada par les Anglais au XVIIIe siècle.

La Louisiane francophone reste un fantasme français communément partagé. Le français est à ce jour la deuxième langue parlée de Louisiane, mais La Nouvelle-Orléans est loin de détenir le monopole de la francophonie. Cette dernière survit surtout dans les enclaves de la capitale, Bâton-Rouge, ainsi qu’à Lafayette et dans les bayous du Pays Cadien, plus au sud. Une culture orale qui tombe peu à peu en disgrâce chez les quelque 400 000 cajuns de la région. Un peu moins de 200 000 personnes pratiqueraient aujourd’hui le français dans tout l’État, selon le recensement de 2000, un chiffre qui devrait se réduire comme une peau de chagrin. « Le recul de la langue est clair, elle est en déclin », confirme Thomas Klingler, directeur du département de français et d’italien à Tulane University, l’université historique de La Nouvelle-Orléans, où le français était encore obligatoire pour tous les étudiants au début du siècle. « Elle est surtout pratiquée par des francophones âgés, ayant appris le français chez eux mais qui ne savent pas le lire ou l’écrire et ne le transmettent pas à leurs enfants », ajoute-t-il.

Ces dernières années cependant, la transmission par la chanson, grâce aux groupes festifs de musique brass band a joué un rôle indéniable dans la difficile sauvegarde de la langue et de la culture cajun. « La musique de langue française, cajun et zydeco, reste très populaire en Louisiane et contribue ainsi à maintenir un intérêt pour la langue et son apprentissage, surtout chez les jeunes », explique Thomas Klingler.

Des initiatives dans les écoles et les universités sont peut-être le signe que ce déclin n’est pas complètement inéluctable. Des organismes comme le CODOFIL (Conseil pour le développement du français en Louisiane) s’investissent depuis les années 60 pour un renouveau du français, en finançant notamment des projets éducatifs. Ambitieuse initiative, car la langue de Molière aurait pu disparaître complètement de la Louisiane. Son enseignement fut interdit dans les écoles en 1916. Aujourd’hui, on note pourtant sa survie dans certains milieux scolaires, considérée comme un « plus » pour des familles en majorité anglophones. « Les écoles françaises accueillent en effet des élèves francophiles pour des raisons historiques et afin d’encourager les bienfaits du multilingualisme », analyse Julie Fabian, fondatrice en 1998 de l’École Bilingue de La Nouvelle-Orléans.

« Les écoles françaises et les programmes d’immersion, d’un bon niveau, se portent globalement bien, grâce à l’héritage francophone de la Louisiane », confirme Thomas Klingler. Selon ce linguiste qui maîtrise le créole et parle français avec un léger accent québécois, la Louisiane garde l’image d’un lieu privilégié pour étudier le français, qui bénéficie d’ailleurs d’un regain d’intérêt certain à l’université. « La langue et la culture françaises sont toujours importantes dans l’imaginaire des Louisianais », souligne-t-il.

La Nouvelle-Orléans reste également un havre de paix pour les artistes : la ville de Louis Armstrong et de Truman Capote a récemment accueilli Olivier Dahan, le cinéaste de La môme, qui y a tourné son prochain film, My own love song.

Si des airs endiablés émergent des clubs interlopes de Bourbon Street, la rue de la soif locale qui attire surtout les touristes, les locaux lui préfèrent Frenchmen Street pour écouter de la musique. Y jouent des habitués, comme Pierre Pichon et Raphaël Bas, deux amis guitaristes de Bourges, à la casquette vissée sur la tête. Installés à La Nouvelle-Orléans, comme la centaine d’autres Français qui vit dans Big Easy, il restent séduits par l’éclectisme cosmopolite de la ville. Pierre Pichon, un temps guide dans un cimetière, restituait aux touristes un exotisme distrayant mâtiné de folklore vaudou. Ils ont tous deux trouvé refuge en Floride pendant l’ouragan, ont perdu du matériel et à leur retour ont trouvé leur frigo pourri en rentrant, et des loyers qui avaient explosé. « Katrina a été un reality-check, » se souvient Raphaël Bas, « qui a fait émerger la corruption de la ville ».

L’année précédant Katrina, La Nouvelle-Orléans avait accueilli 10 millions de visiteurs, un record qui avait installé la ville comme destination touristique de choix. Après 2005, la fréquentation a baissé, mais les Français sont la deuxième nationalité la plus représentée en Louisiane avec 75 000 visiteurs. « Les touristes ont commencé à revenir prudemment l’été dernier », explique Russel Desmond, Louisianais passionné et francophone, qui vend des livres en français dans sa Librairie d’Arcadie, au French Quarter.

« On commence juste à relever la tête après Katrina », confirme Jacques Soulas, propriétaire du Café Degas ouvert il y a 22 ans dans un quartier résidentiel. « Ça a toujours été une ville francophone », rappelle le restaurateur et peintre, qui souligne qu’après le 11-Septembre, il n’y a pas eu de représailles anti-françaises à La Nouvelle-Orléans. La France a d’ailleurs participé activement aux efforts après l’ouragan : selon le consulat, il y a même depuis 2005 une accélération dans les échanges commerciaux avec l’Hexagone. Et malgré la crise qui touche de plein fouet l’économie américaine, Jacques Soulas estime que la reconstruction qui continue à La Nouvelle-Orléans, « protège » aujourd’hui sa ville.

À savoir

La ville, qui se dépeuple depuis 40 ans, a perdu une bonne partie de ses habitants dans la diaspora post-Katrina. La population de l’agglomération est passée de 450 000 à 250 000 personnes. Le Lower Ninth Ward qui est devenu, pendant la catastrophe de Katrina en 2005, l’emblème d’une Amérique abandonnée par le gouvernement, reste aujourd’hui l’un des plus démunis, avec des terrains toujours exposés aux inondations, et ressemble encore, trois ans et demi plus tard, à un champ dévasté.

La Nouvelle-Orléans a mis sur pied en 2008 une immense biennale d’art contemporain, Prospect1, qui a eu pour effet de revitaliser le Lower Ninth Ward et d’attirer à nouveau les touristes.

 

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