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La nuit américaine de Lescop

Décor : C’est un mercredi pluvieux d’octobre à la Highline Ballroom, nichée dans Chelsea. Après Los Angeles, San Francisco et Montréal cette année, ultime étape à New York du Ooh La La Festival 2012. Petite livraison live et automnale de quelques nouveaux sons hexagonaux pour oreilles nord-américaines curieuses voire averties.

Rôles principaux : La relève de la scène française est incarnée ce soir par le nouveau projet de JB Dunckel (Air) intitulé Tomorrow’s World, deux ambassadeurs de choix du label parisien Kitsuné avec Housse de Racket et Citizens, et puis il y a Lescop. Celui que personne n’avait vu venir et qui ouvre le concert ce soir n’est pas là pour faire de la figuration. Au contraire, moins d’une heure plus tard, dès la nuit tombée et sa première chanson, il cueillera encore tout le monde à froid avec une musique faussement accessible et un jeu de scène bien dosé pour interpeller son auditoire juste ce qu’il faut.

Place à l’interview d’avant concert. Le regard est sombre mais le propos éclairé. En toutes circonstances Mathieu Lescop incarne sa musique, même sans le vouloir. Il n’a rien à vendre et n’est pas là pour s’inventer un rôle de circonstance. Acteur à ses débuts, son vrai rôle, “son clown” comme il dit, il l’a trouvé et construit au gré d’un parcours rock’n roll sinueux, fait d’errements (“Au début je croyais qu’il fallait se défoncer pour écrire des trucs bien mais c’est faux”) ou de fulgurances rageuses notamment lors des concerts avec Asyl, son principal projet jusqu’à Lescop.

Aujourd’hui véritable pilote de son projet éponyme, Mathieu Lescop partage un peu de la formule qui donne à sa musique cette singularité claire obscure et diaboliquement séduisante sur scène comme sur disque : Tout commence avec l’écriture. De ce côté, il est allé puiser à la fois dans ses souvenirs de voyage (Los Angeles, Ljubljana, etc), ses influences littéraires (comme notamment la lecture de Confession d’un Masque de Yukio Mishima qui a fourni la substance de Tokyo la Nuit) ou encore au fond de lui: “Toutes les choses que tu fais dans ta vie c’est des déclinaisons de toi-même, ça vient du même cerveau, du même système nerveux…”. Vérification immédiate sur scène où ce système nerveux entre tout de suite en tension pour déclencher une mécanique gestuelle Curtisienne en réponse à une voix aussi percutante que sincère, toute à la fois ténébreuse et bien humaine.

Lescop chante la Nuit Américaine. Pas le film, juste ce vieux procédé hollywoodien de nuit artificielle qui décore les rêves de Sandra, protagoniste de la chanson qui se fantasme en starlette sur grand écran. Témoin éclairé par ses propres expériences d’acteur et chanteur, avec désormais “dix ans de plus que Ian Curtis quand il s’est suicidé”, Lescop aime la nuit et le rêve sans pour autant s’y perdre. A l’aise dans l’obscurité, il y a ses repères et y puise inspiration et énergie créatrice tout en suivant sa propre trajectoire.

Face aux étoiles filantes que furent Curtis ou encore Morrison, Lescop est un objet volant de plus en plus identifiable, un astéroïde qui passe et repasse un peu plus près à chaque écoute tout en gardant de la hauteur: “J’ai lu une interview de Jim Morrison dans laquelle il regrettait d’être passé par la défonce et l’autodestruction, avouant que si c’était à refaire il essaierait plus de cultiver son jardin. Ce qu’il a fait de mieux ça a été des choses en réponse à des lectures ou à des films. C’est ça qui m’intéresse le plus aujourd’hui, plutôt qu’une espèce de vie rock’n roll dans tous ses clichés”.

La suite ? Difficile d’y penser en pleine tournée alors que l’album est enfin là, après avoir mis plus d’un an à sortir et que la reconnaissance (bien méritée) semble enfin être au rendez-vous. Difficile de savoir quelle tournure prendra derrière la collaboration avec Johnny Hostile et Gaël Etienne, les deux talentueux compositeurs à qui Lescop a confié les clés de ses chansons avec la réussite artistique qu’on vérifiera encore ce soir. Ce qui est sûr, c’est que ce mode de travail est largement privilégié par l’intéressé : “Beaucoup de gens aujourd’hui produisent leur musique tout seuls de A à Z. Mais heureusement que Bowie a rencontré Eno, les Beatles George Martin, etc.”

Pour Lescop c’est ce genre de collaborations qui permet d’élargir le spectre de la musique et d’apporter cette dimension supplémentaire qui “nourrit la créativité”. Lui qui a beaucoup travaillé l’écriture, arrive aussi parfois en séance avec une “matière première” mélodique, mais guère plus. “Il y a trop de gens normaux qui font de la musique, c’est pénible. Pas besoin d’être forcément hyper excentrique, mais trop de gens écrivent sur des sujets inintéressants, hyper banals, quotidiens…”.

De l’inspiration, Lescop  n’en manque pas. Une fois de plus la nuit semble porter conseil: Entre songes carnassiers, voyages urbains et meurtre en forêt, Mathieu se verrait bien pousser un jour l’exercice encore un peu plus loin, “peut-être écrire des nouvelles, des romans, ou bien refaire du cinéma.” A entendre Lescop sur scène comme en dehors, cette nuit américaine a de beaux jours devant elle.

 

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