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La question humaine

Le film très engagé et politique de Nicolas Klotz est le troisième d’une trilogie qui, après avoir donné une tribune aux SDF de Paria et aux sans-papiers de La blessure, propose son analyse très controversée du capitalisme contemporain avec pour l’aider dans sa démonstration des acteurs habités par leur sujet.

La Question humaine est un film qui demande des réponses… Nicolas Klotz le réalisateur et Isabelle Perceval sa scénariste et compagne ont pu le constater après les projections organisées dans le cadre du festival “Rendez-vous with French Cinema” à New York. Les questions, justement, ont fusé, la plupart en anglais, claires, précises, pour essayer d’analyser l’emprise de ce film oppressant et impressionnant. Peut-être aussi de s’en libérer.

Impressionnant par le sujet, oppressant par son traitement. Un directeur des ressources humaines sans états d’âme est amené à enquêter sur le passé du directeur général de son entreprise de pétrochimie. Cette enquête le mène à la Shoah, et par là, à s’interroger sur la nature du libéralisme, des méthodes que lui-même emploie avec tant d’efficacité… Autour de lui gravitent “des cadres uniformes, jeunes soldats sortis d’HEC, qui vont se donner et donner corps à la machine”, comme l’explique Isabelle Percival, qui se meuvent dans un univers glacé blanc, gris, puis de plus en plus noir.

J’ai choisi des plans fixes et ces tons car je ne voulais que rien ne divertisse le spectateur pendant les scènes”. L’effet recherché par Nicolas Klotz est implacable, on est écrasé par les deux histoires (avec ou sans majuscule) qui enserrent peu à peu Simon (Mathieu Amalric). Le choix des acteurs participent aussi au phénomène. Il suffit que Michael Lonsdale, Jean-Pierre Kalfon ou Edith Scob apparaissent pour qu’une scène prennent litteralement du poids – “On voulait que les acteurs trimbalent aussi une histoire, celle du cinéma.”

A mesure que le film avance, le héros lui s’enfonce… Délation, manipulation, secret… Avant le choc, le malaise s’insinue. Dans les tête à tête avec son patron Mathias Jüst (Michael Lonsdale), englué dans une profonde dépression. Dans l’évocation de ce grand corps qui se couche près du berceau vide d’un enfant mort-né… Le fardeau transmis à Simon, comme à un fils qui aurait survécu, au contraire, devient trop lourd. Les nuits de défoulement qui permettent aux golden boys de soulager la pression et de continuer le combat pour l’entreprise, ne suffisent plus.. Tout se dérègle. Aux rapports de surveillance ont succédé des lettres anonymes, dont une note technique qui va briser moralement et physiquement Simon. Ce document décrit le processus d’élimination par le gazage de "chargements" dans des camions SS, dans une langue qu’il maîtrise si bien, utilisée au quotidien dans ses rapports tellement efficaces et appreciés par sa hiérarchie. Des rapports où l’unité remplace l’homme.

Certains ont reproché au film de dresser un parallèle entre la vie en entreprise et l’univers concentrationnaire. Un raccourci dont se défendent le cinéaste et la scénariste qui prennent le contrepied de l’accusation de banalisation. “On ne fait pas un parallèle mais un rapprochement. Ce n’est pas parce que la Shoah est un événement unique et grave qu’on ne peut pas mettre les choses en rapport. La Shoah n’est pas une crise isolée, le monde contemporain, et l’histoire industrielle, sa bureaucratie, ses codes, son language et ses procédures existent parce qu’il y a eu la Shoah”.

S’il ne faut donc pas voir un parallèle entre dégraissage et extermination, clairement Simon reconnaît le langage utilisé dans cette note comme étant le sien. Une prise de conscience qui finalement le libère, libère la parole, rendant une humanité à ceux qui en ont été privés. Simon n’est plus le personnage central du film, il devient alors figurant, comme dans cette longue scène où un chanteur de fado exprime l’amitié, l’amour, la douleur avec une chaleur qui font contrepoids à la froideur d’un univers qui, derrière des masques, évacue la question humaine…


Trois questions à Nicolas Klotz et Isabelle Percival

F.-A.: Que pensez-vous du titre anglais de votre film ?
Nicolas Klotz et Isabelle Percival: Le titre français à été l’objet de longue discussion entre nous et l’auteur du roman, François Emmanuel. On trouvait “la question humaine ‘un peu trop grandiloquent. The Heartbeat Detector rend plus précisément cette cruauté du language technique. En fait c’est Mathieu Amalric qui nous a montré cet article que finalement il lit dans le film, concernant la détection des clandestins dans les containers grâce à un appareil pouvant capter leurs battements de coeur. Pour nous ça revenait à dire “si tu es vivant, tu meurs…” Et nous permettait de poser cette problématique : pourquoi des démocraties européennes qui ont connu la persécution, refusent aujourd’hui d’accueillir d’autres persecutés.

F.-A.: Quel rôle a la scène du fado?
N.K. et I.P. : Laetitia Spigarelli a une très jolie voix et au départ on voulait qu’elle l’utilise en réponse au chant de Miguel Poveda, un professionnel, que Mathieu Amalric et elle écoutent d’abord. Scénaristiquement c’était intéressant puisqu’à un moment Simon aurait dû quitter le café pendant qu’elle chantait. Mais elle aurait été écrasée par le talent de Miguel Poveda on a donc préféré utiliser un autre chanteur de fado et laisser les acteurs devenir un temps spectateurs de l’expression d’une vraie douleur.

F.-A.: Edith Scob, qui joue la femme de Mathias Jüst, dans la chambre d’enfant, a un geste plutôt anodin mais qui dans le film est assez violent. Pourquoi jette-t-elle l’ours en peluche dans le berceau?
I.P.: Pour moi, c’est un façon de montrer que cette femme n’a jamais élevé d’enfant, ne sait pas ce que c’est que d’être mère. Le berceau est finalement le symbole de la mauvaise conscience de son mari. Et de plus cela libère une place pour Simon dans la relation avec Mathias Jüst.
N.K.: J’ai demandé à Judith Scob de jouer cette scène à la Hitchcock, comme si derrière son geste, se cachait un lourd secret, comme si elle avait elle-même étouffé cet enfant. C’est le symbole de cette filiation damnée, qui commence avec le père de Mathias. Et Simon devient l’incarnation de cet enfant mort-né.

La Question humaine (Heartbeat Detector), réalisé par Nicolas Klotz, avec Mathieu Amalric, Michaël Lonsdale, Judith Scob.
Sorti le 14 mars aux États-unis.

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