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La Rafle, des destins personnels au film historique

Selon un sondage paru l’été dernier, 42% des Français ignorent ce qu’a été la rafle du Vel d’Hiv. Le film de Rose Bosch, La Rafle, sort le 5 octobre dans les salles américaines et revient, via une fiction, sur cet épisode sombre et méconnu de l’histoire française. Entretien avec la réalisatrice.

France-Amérique : Pourquoi revenir sur cet épisode terrible ?

Rose Bosch : Je voulais montrer les mécanismes de la rafle du Vel d’Hiv. Quand on consulte les archives, on comprend bien que la police française est responsable de cette rafle mais on ne voit jamais les transactions avec les Allemands et le rôle de l’Etat français n’est pas clairement défini. Aucun film jusqu’à présent ne montrait l’intérieur du stade du Vel d’Hiv, ni les 200 camps français avec barbelés, miradors, chiens policiers, etc. C’est donc la première fois, avec ce film, qu’on dépeint de manière directe, frontale et certaine le mécanisme de la rafle du Vel d’Hiv.

Vous prenez le parti de raconter cet événement à travers les yeux d’enfants. Pourquoi ?

En tant qu’ancienne journaliste-grand reporter pour Le Point, j’ai couvert pendant longtemps les camps de réfugiés dans le sud-est asiatique. Partout où je suis allée, les premières victimes – de guerres civiles, de mesures racistes ou autres – étaient toujours les enfants. J’ai donc voulu raconter cette histoire à travers leurs yeux. Il y a d’ailleurs des moments cruciaux où j’ai demandé à mes cameramen de fléchir les genoux et de filmer à hauteur d’enfant, pour incarner au mieux leur point de vue.

Comment est né le projet ?

Alain Goldman, le producteur du film et mon mari depuis 20 ans, a été une victime de l’anti-sémitisme avec sa famille. C’est grâce à l’aide des Justes qu’ils ont survécu. Mais Alain a toujours fait des cauchemars depuis. Il lui paraissait impossible de faire un jour un film (c’est-à-dire un spectacle) de cette période. Et puis qui aurait fait le film ? On ne pouvait pas le confier à n’importe qui, on voulait quelqu’un d’impliqué. Il se trouve qu’à la naissance de mes jumeaux, je me suis mise également à faire des cauchemars, rêvant qu’on raflait mes enfants. Je venais de comprendre cette terreur et je me sentais suffisamment concernée pour faire le film.

Comment avez-vous procédé pour les recherches ?

Cela m’a demandé plus de trois ans d’enquête. Je voulais tout mettre en perspective : le pouvoir allemand, le pouvoir français et l’impuissance des familles juives… J’ai donc dû enquêter très minutieusement, jusqu’à tout savoir : l’état de santé mentale des uns et des autres, le régime végétarien d’Hitler… Chaque détail comptait. Quand vous entrez à ce niveau subatomique de détail, c’est là que vous touchez à la réalité de l’événement. Et c’est là que vous pouvez rendre votre film simple, accessible.

J’ai été en contact avec des survivants qui m’ont confié leur bout d’histoire. Un pompier, Fernand Bodevin, de Bordeaux, qui était à l’intérieur du Vel d’Hiv et qui a participé à l’exfiltration de milliers de messages postés grâce à leur capitaine; Anna Traub, que j’ai retrouvée à 88 ans; et Joseph, qui a pu m’apporter son point de vue d’enfant. Et puis j’ai aussi retrouvé de nombreux documents rédigés par Annette Monod, malheureusement décédée en 1995, qui a beaucoup écrit à l’administration. Je me suis ainsi appuyée sur des destins personnels pour que le public entre dans l’intimité de ces familles.

Comment avez-vous réussi à tourner avec autant d’enfants sur un sujet aussi dur ?

Je ne voulais absolument pas que les plus jeunes soient au courant de la véritable histoire. Les jumeaux qui jouent le personnage de Nono ont 5 ans. A cet âge-là, vous n’avez qu’une vague notion de ce qu’est la guerre. Quand je leur ai demandé ce qu’était la guerre pour eux, ils m’ont répondu “Godzilla”, un monstre qui entre dans une ville et détruit tout sur son passage. Alors je leur ai dit que les soldats en uniforme étaient cette fois-ci le monstre, qu’ils voulaient les mettre dans un train mais qu’ils ne voulaient pas y monter.

Y a-t-il eu des moments difficiles ?

Il y en a eu pendant mes recherches. Je me suis parfois demandé comment j’allais arriver au bout. C’était vraiment dur. Le sujet est extrêmement lourd et chaque découverte que je faisais était abominable.

Comment pensez-vous que le film va être reçu aux Etats-Unis ?

L’Amérique n’est pas concernée au premier chef par cette histoire. Le film n’est pas non plus précédé comme Elle s’appelait Sarah par un roman. Le public de New York et de Washington, qui a vu le film en avant-première, a été assez surpris. Pour beaucoup d’entre eux c’est une découverte. Ils savaient la France occupée mais ils ne pensaient pas qu’elle avait des camps, qu’elle avait elle-même poussé les enfants dans les wagons, que c’étaient des policiers français qui maintenaient des milliers de personnes enfermées dans le Vel d’Hiv dans des conditions effroyables.

La Rafle (The Roundup), de Roselyn Bosch, avec Mélanie Laurent et Jean Reno. 2010. 124mn. Sortie américaine le 5 octobre 2012.

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