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La régression populiste : Les Tea Parties en Europe

EDITO. Le mois de janvier est propice au prophétisme, un genre aventureux : mais sans prendre trop de risque, on envisagera que cette année sera faste pour le populisme et néfaste pour la démocratie. Par-delà cette annonce un peu emphatique, que signifient ces mots rebattus ? La démocratie –  qui est une pratique relativement récente en Europe – ce n’est pas seulement un ensemble d’institutions, mais une manière de vivre en société qui aura été durement acquise : la démocratie suppose la tolérance envers celui et celle dont on ne partage pas les convictions, la modestie de croire que l’on peut avoir tort et le respect de toutes les minorités. En d’autres termes, plus philosophiques, en démocratie, la dissidence a un coût nul.

Le populisme, à l’inverse, est une idéologie à tendance totalitaire parce qu’elle affirme, au-dessus de la liberté individuelle, une raison supérieure qui s’appellera en tant que besoin la Volonté générale, le Peuple, la Nation, la Race, le Parti. Le populisme ainsi défini fut longtemps la loi en Europe, sous le couvert des idéologies les plus variées : fascisme, communisme, absolutisme religieux ou clérical. C’est au terme d’un long apprentissage historique fait de souffrances et d’exterminations réciproques que la démocratie est enfin devenue la loi en Europe et la loi de l’Europe.

Les peuples ayant la mémoire courte, voire pas de mémoire du tout, on s’inquiétera – pas même après une seule génération de régime démocratique sur une grande partie du continent – de la résurgence de partis et mouvements populistes, partout en Europe. En mai prochain, la désignation des députés européens, une élection sans enjeu et sans risques majeurs, offrira à ces mouvements un terrain de rêve. Partout en Europe, le populisme ira se dissimulant derrière les dénominations les plus variées qui occulteront leur affinité idéologique véritable  : Front national en France, Parti de la liberté en Autriche, Parti populaire au Danemark, Aube dorée en Grèce, Parti de la liberté aux Pays-Bas, Intérêt flamand en Belgique, Parti du Progrès en Norvège, Ligue du Nord en Italie, Mouvement pour une meilleure Hongrie (Jobbik), Parti pour l’indépendance en Angleterre (UKIP). Tous ces mouvements infiltrent les institutions et le vocabulaire de la démocratie pour proposer, faute de pouvoir imposer, une société totalitaire qui exclut l’Autre. L’Autre se repère par son teint, son accent, sa religion, ses origines, voire son scepticisme. Oser avancer que notre société est si complexe que nul ne saurait avoir raison à lui seul, c’est au regard du populisme, s’identifier à l’Autre : cet Autre pour les populistes n’est pas un adversaire, mais un ennemi à expulser.

Objectera-t-on que l’Espagne, parce que vaccinée par le Franquisme, échappe à cette vague populiste ? Ce serait trop simple : le populisme en Espagne chemine au travers des revendications autonomistes, brutales au Pays Basque, civilisées en Catalogne mais d’une même nature idéologique. Ces autonomismes en Espagne, en France (la Corse, les Basques), de même qu’en Écosse et en Italie du Nord, comme tout populisme, supposent que la démocratie ne permettrait plus de vivre ensemble et que devrait être tracée une frontière, culturelle, ethnique, entre Nous et l’Autre : l’autonomisme, consciemment ou non, est une fourberie populiste. Cet autonomisme présuppose que l’individu doit se soumettre non pas à des impératifs moraux, mais à une identité obligatoire qui serait ethnique ou culturelle : nous sommes là à la limite du terrorisme intellectuel.

Comment autant d’Européens se laissent-ils tenter par ces chimères du Peuple, de la Nation, de la Race et de la Religion en uniforme ? Les facteurs dits “objectifs”, comme le disent les marxistes, sont des explications qui rassurent : le chômage, la corruption, l’immigration, les inégalités provoqueraient, de manière mécanique, un rejet des institutions démocratiques perçues comme inaptes à répondre aux souffrances réelles et subjectives des minorités accablées. Cette interprétation mécanique est peu convaincante car les populistes ne proposent aucune solution réaliste : ils n’ont d’existence que “contre”, en excluant, jamais en résolvant. On envisagera alors – ce qui est une autre hypothèse, inconfortable – que le populisme est l’expression incontournable de la Nature humaine, de notre patrimoine génétique spontanément tribal. Tandis que la démocratie est une conquête incessante sur nous-mêmes, à renouveler constamment, contre le surgissement de nos instincts : culture démocratique contre nature populiste. Cette conquête démocratique, encore une fois, aura exigé des siècles de guerres civiles et religieuses avant que l’idée théorique de démocratie devienne une pratique acceptée : cette pratique seule nous aura permis de pacifier nos relations avec l’Autre.

Si, en 2014, le populisme progresse comme ici on l’envisage, c’est que la pédagogie démocratique défaille, au niveau local, national et européen. La régression populiste de 2014 sera moins l’œuvre des leaders populistes que la preuve d’une paralysie intellectuelle ou d’une paresse inouïe des démocrates, des libéraux et des Européens. Les populistes vont exploiter les élections européennes ou les référendums régionaux pour nous enchanter avec des fables naturalistes. Les démocrates et les Européens n’opposeront à ces affabulations que des propos bureaucratiques et des arguties statistiques : ce sera insuffisant. La démocratie est une épopée, l’Europe est une épopée : elles exigent une narration épique, un Cervantes et un Victor Hugo.

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