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La révolte selon Stéphane Hessel

À 93 ans, l’ancien ambassadeur de France mène la charge contre les dérives du monde occidental. Son manifeste Indignez-vous ! s’est déjà écoulé à plus de 1,7 million d’exemplaires. Portrait de l’un des plus grands destins du siècle.

Il a croisé au cours de sa longue existence des personnalités telles que Nelson Mandela, l’abbé Pierre, le Dalaï-lama. Normal, somme toute, pour un homme qui est fait de ce bois-là. Car Stéphane Hessel, avant d’être le plus vieux rebelle de France, la star des librairies, l’icône d’une gauche en quête d’esprit, c’est d’abord un destin. Un destin comme on en rencontre deux ou trois par siècle. Un destin que les lecteurs de son manifeste événement, Indignez-vous !, ne demandent qu’à mieux connaître.

Né le 20 octobre 1917 à Berlin, Stéphane Hessel aurait pu rejoindre comme tant d’autres jeunes Allemands les cohortes du nazisme naissant. Mais c’était sans compter sur la personnalité de ses parents, Franz et Helen. Ces deux intellectuels réputés, passionnés par l’art et la littérature, s’étaient rencontrés quelques années auparavant dans le Montparnasse d’avant-guerre. Une vie de bohème et d’aventures fortuites qui les conduiront à mener un étrange amour à trois avec l’écrivain français Henri-Pierre Roché, meilleur ami de Franz et, donc, amant d’Helen. Quelques années plus tard, Roché tirera de leur romance un livre célèbre, Jules et Jim, adapté ensuite par François Truffaut dans un film tout aussi mythique.

Élevé par de tels parents, Stéphane Hessel ne pouvait sans doute pas être n’importe quel enfant. “Ma famille était très anticonformiste, ce qui a largement contribué à forger mon propre caractère”, avoue-t-il lui-même. Immigré en France en 1925 avec sa mère et son frère hémiplégique Ulrich, il fréquente bientôt le beau monde des Années folles : Marc Chagall, Pablo Picasso ou Marcel Duchamp sont des habitués de son salon, séduits par la finesse et les talents de peintre d’Helen. Il se passionne également pour la mythologie grecque, réussit des études brillantes, et obtient son baccalauréat de philosophie à l’âge de 15 ans seulement ! “Je voulais moi aussi impressionner ma mère”, explique-t-il à longueur d’interview. “C’est une obsession qui a longtemps guidé ma vie et m’a poussé à faire davantage peut-être que je l’aurais pensé.”

Sur les conseils d’un ami de son père, le philosophe Walter Benjamin, Stéphane Hessel rejoint alors les meilleures écoles françaises: l’École Libre des Sciences Politiques (aujourd’hui Sciences Po), puis l’École normale supérieure. Impressionné par la morale sartrienne, il développe en ces années-là une éthique de la responsabilité qui lui collera à la peau toute sa vie. Mais nous sommes en 1939 et survient la guerre. Né en Allemagne, naturalisé français deux ans auparavant, le jeune homme de 21 ans pourrait rejoindre les deux camps. Il choisit celui de la France et retrouve en garnison à Saint-Maixent sa promotion de normaliens. Capturé après la déroute de 1940, il parvient à s’évader, avant de rallier de Gaulle à Londres en mars 1941.

Sauvé par trois fois de la mort

Incorporé aux Forces Françaises Libres, il suit plusieurs mois durant une formation de navigateur sur bombardier pour la Royal Air Force. Il n’effectuera pourtant aucun vol, retenu par l’espionnage français comme agent de liaison auprès de l’état-major britannique. Et ce n’est qu’en mars 1944 qu’il voit son appétit juvénile d’héroïsme récompensé : le voilà envoyé en France pour une mission de cent jours. Dénoncé, il est arrêté le 10 juillet à Paris, puis torturé selon le supplice de la baignoire. Condamné à mort, il est déporté avec 36 autres agents secrets alliés, et transféré début août vers le camp de Buchenwald.

Le 11 septembre, seize d’entre eux sont pendus. Le 5 octobre, onze autres sont exécutés. Stéphane Hessel sait alors qu’il fera partie de la prochaine fournée. “Je me souviens que je me récitais des poèmes pour garder espoir et survivre.” Le miracle survient grâce à un médecin du camp, conscient de la défaite imminente de l’armée nazie. Ce dernier parvient à échanger l’identité de trois condamnés avec celle de prisonniers morts du typhus. Le 18 octobre, Stéphane Hessel devient ainsi Michel Boitel, caché dans l’infirmerie du camp. Et échappe à la pendaison, prévue un mois plus tard.

Par la suite, transféré dans d’autres camps, il est finalement envoyé à Dora après une tentative d’évasion manquée. Affecté au transport des cadavres, il évite de justesse le peloton d’exécution et parvient miraculeusement à se sortir des griffes de ses bourreaux lors de l’évacuation du camp vers Bergen-Belsen. Dans le train en marche, il retire deux lattes du plancher, glisse sous la voie et réussit à rejoindre sans mal les lignes américaines à Hanovre. Le 8 mai, jour même de la Victoire, il débarque à Paris dans une ville en liesse.

L’avocat des grandes causes

Ces multiples péripéties n’ont pas entamé sa soif d’action et de justice. Reçu, trois mois plus tard, quatrième au concours des Affaires étrangères, Stéphane Hessel débute alors une longue et riche carrière de diplomate. D’abord nommé ambassadeur en Chine, il préfère rejoindre New York où s’apprête à naître l’Organisation des Nations Unies. Il y assiste notamment à la rédaction de la Déclaration universelle des droits de l’homme, adoptée en 1948, et qui constituera dès lors un fil rouge de ses combats. Proche de Pierre Mendès-France, il est chargé en 1977 par Valéry Giscard d’Estaing de représenter la France à l’ONU, puis élevé au rang d’ambassadeur de France par François Mitterrand, lors de son accession au pouvoir quatre ans plus tard.

Parallèlement à ces distinctions officielles, Stéphane Hessel poursuit différentes activités dans les pays en voie de développement, notamment en Afrique où il crée dès 1962 l’Association de formation des travailleurs africains et malgaches. Il se brouille même avec François Mitterrand après avoir rédigé un rapport très critique sur les pratiques françaises sur le continent, et en particulier les amitiés troubles entretenues avec un certain nombre de dictateurs. En 1996, le voilà à nouveau sous les projecteurs : trois cents “sans-papiers”, en majorité des Maliens et des Sénégalais, se réfugient dans les églises Saint-Ambroise, puis Saint-Bernard à Paris. Stéphane Hessel est alors appelé à la rescousse comme médiateur dans cette affaire, dont l’issue violente – les occupants seront délogés avec brutalité par des CRS armés de haches – aura un impact majeur sur l’opinion publique. En 1999, il est élevé à la dignité de Grand-croix de l’Ordre national du mérite, puis, en 2006, il est nommé Grand officier de l’Ordre de la Légion d’honneur. À 88 ans, cette consécration a tout du bâton de maréchal, comme un appel à une retraite bien méritée. Pas pour Stéphane Hessel.

En 2009, il se présente pour la première fois aux élections sur une liste Europe Écologie – un engagement naturel au vu de ses positions résolument pro-européennes. Mais c’est avec la parution d’Indignez-vous !, un bref manifeste d’une trentaine de pages, que son nom et ses combats se révèlent au grand public. Publié par une petite maison d’édition montpelliéraine, ce fascicule est devenu en quelques semaines l’événement littéraire de l’hiver, jusqu’à dépasser aujourd’hui les 1,7 million d’exemplaires écoulés. Un chiffre si faramineux pour ce livre – bientôt traduit aux USA – qu’il ne peut guère s’expliquer par son seul prix de vente (3 €).

Pas épargné par les critiques (lire l’encadré), le résistant le plus célèbre de France séduit les masses par sa finesse, son humour, mais surtout son abnégation à défendre les causes qui lui paraissent justes. À la manière du Sisyphe d’Albert Camus, il pousse inlassablement son rocher, malgré les échecs, malgré les tempêtes. “93 ans. La fin n’est plus bien loin.”, écrit Stéphane Hessel en préambule de son désormais fameux texte. Un nouveau livre d’entretiens, Engagez-vous !, est pourtant déjà en route.

Indignez-vous !, éditions Indigènes, 29 pages, 3 €

Danse avec le siècle, Grasset, 312 pages, 22 €

 

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