Subscribe

La scène du dialogue

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmène dans son univers, au gré de ses lectures.

Elle et Lui sont allongés à la surface d’un lit défait comme au centre d’une page stendhalienne. D’ailleurs, elle adore la Chartreuse de Parme. Elle aime  presque autant le Lit défait de Sagan. Lui ne sait pas de quoi on parle. Quoi qu’il en soit, il veut l’embrasser. Elle se laisse faire.

Elle : Les mains posées sur le toit du décor, l’ennui nous guette.

Lui : Ah bon, tu t’ennuies ?! Moi, je ne me lasse pas de te regarder. Hé oui gamine, tes genoux sont une paire de jolies choses. Tes yeux aussi, quand ta frange trop épaisse ne me les cache pas. Leur couleur me fait penser aux phares xénon de ma Porsche.

Elle : Aveuglante, ta métaphore.

Lui : (Mon humour semble lui échapper). Sur le site de rencontres, tu as écrit que tu en pinçais grave pour la littérature. J’ai pensé : chic alors, une intello !

Elle : Toi, tu es le genre de mec avec lequel on parle plus volontiers de plan à trois que de roman décadent, non ?

Lui : Disons que je vis avec mon temps. Les technologies. Le show. L’efficacité. Ces faiblesses pour la modernité n’empêchent pas un certain « art de vivre » – j’adore cette expression. Mais soit, parlons un peu des livres que tu aimes. N’y en aurait-il pas un pour m’écœurer de la modernité ?

Elle : (Un jour, ce qui lui sert à penser fut pris d’une crampe). Oh tu peux essayer La Société du Spectacle (Guy Debord, Folio). Attention, le propos est moins éclairant que tes phares de bagnole. C’est le niveau sept du Sudoku si tu préfères. Ta lecture terminée, ce sera drôle de t’entendre parler différemment. Trois semaines durant, tu pourfendras l’abondance spectaculaire ; assis à ton petit bureau, tu parleras de bagne climatisé. Tu entreverras le problème, quoi.

Lui : (Il semblerait qu’elle me prenne pour un con). Sans transition : saurais-tu me souffler un roman sur… la tristesse ? Je suis obsédé par le chagrin comme d’autres par leurs érections. C’est terrible, je ne suis jamais triste, même le lundi. J’ai trente-trois ans merde, je veux mes larmes !

Elle : Je te conseille la lecture de Tous les matins du monde de Pascal Quignard (Gallimard). La tristesse, tu verras, c’est un paysage. Partout, une pâleur sublime se diffuse comme de l’encens. On entend le bruit blanc des bords de rivière, et puis la plainte éloignée d’un violoncelle, et puis le roulis dans les branches unanimes et pleureuses des saules quand un vent anodin les traverse. « Tous les matins du monde sont sans retour ».

Lui : (Un brin inquiétante, la môme. Des seins bien droits mais l’esprit monté à l’envers). Passons à quelque chose de plus excitant. Un livre sur le désir ?

Elle : Sans hésiter, je te conseille La Femme et le Pantin, de Pierre Louÿs (Livre de Poche). Une adolescente prend le pouvoir sur un homme. Vierge, elle danse sur les tables, se promet à lui mais toujours se dérobe. Sans Dieu ni maître, elle est d’une féminité outrancière et insupportable aux hommes. « Tu me dis toujours que tu meurs pour moi : meurs et nous verrons. Et je te donnerai raison ».

Lui : Pouah l’ambiance morbide de tes références ! Je n’avais pas prévu de coucher avec une gothique !

Elle : Tu préfèrerais sûrement Les mémoires d’un videur de boîte de nuit ? L’ouvrage s’appellerait Coke en stock et ouvrirait sur un aveu désarmant, du genre : « Longtemps je me suis couché de bonne heure ». (Non mais, il lit quoi mon trentenaire au spleen de chevreau ?!)

Lui : Pfff… Je veux simplement quelque chose qui me parle, un livre à l’adresse de ma génération.

Elle : Je pense que seules les périodes de guerre ou de désillusions forment les générations. Toi et moi sommes issus, non pas d’un même utérus générationnel, mais d’une sorte de néant jamais désigné. Lis donc 30 ans et des poussières de Jay McInerney (Points) à propos de la dernière génération en date. New York, le fric, les cours de bourse, les couples, les vacances au soleil : il faut remonter au milieu des années 80 pour retrouver le début de l’année 2012.

Lui : Tu ne fais qu’attester négativement. Tu as le goût des mauvais sentiments.

Elle : (Tiens, c’est plutôt bien vu…) Non. Peut-être. Je ne sais pas. Mais c’est ainsi : les mauvais sentiments font souvent les bons livres. Roger Vailland écrivant Les Mauvais Coups (éditions Grasset, les Cahiers Rouges), il invente le personnage de Milan, un type cruel, le cœur sec comme une éponge inemployée, un décavé qui pue le cynisme et l’alcool de poire. « La gratuité du choix en matière d’amour l’excite aussi vivement à aimer que l’idée de la mort l’excite à vivre ». Je ne crois pas en la philosophie mais je crois dur comme fer en la littérature.

Lui : Nous n’avons rien en commun – (zut, ça m’a échappé).

Elle : Tu oublies la note, celle de la chambre d’hôtel – (foutue parité…).

Ils se rhabillèrent, s’embrassèrent sur le territoire neutre des joues, se séparèrent sur le trottoir sans un regard par-dessus l’épaule. Plus tard, aucune circonstance ne les rapprocha à nouveau et sauf une après-midi de juin 2013 où il fut tiraillé par l’envie tout à fait animale de faire l’amour, jamais il n’envisagea de lui écrire un email. Quant à elle, plus rien ne subsistait de ce jour, de l’hôtel, de l’homme. Que de livres et de rencontres ainsi faits, à l’encre sympathique.

jean.legall1@gmail.com

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related

  • Les bons des mauvaisLes bons des mauvais Jean Le Gall aime le mot, qu'il soit beau ou gros. Il vit et respire l'écriture. Chaque mois, il vous emmène dans son univers, au gré de ses lectures. Un jour que je ne saurais dater, […] Posted in Books
  • Du temps de la France et de l’AmériqueDu temps de la France et de l’Amérique Je suis le meilleur chroniqueur littéraire de ma rue. (C’est franc, direct, irréprochable). Ma rue est une ruelle, où les appartements vides sont majoritaires. Autrement dit : je ne serai […] Posted in Books