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La ville sauvage

Extrait de France-Amérique n°16 spécial fêtes, du 19 décembre 2007 au 1er janvier 2008

Tandis que les villes se mettent au vert, les animaux sauvages élisent domicile dans les parcs et jardins ou sur les berges des fleuves.

Les abeilles établissant leurs pénates dans le toit de l’Opéra de Nantes, des herbes poussant entre les pavés des rues bordelaises, des lapins sautillant au lever du jour au milieu des voitures de la Porte Maillot à Paris, pendant que des renards parcourent les artères du métropolitain… Vous n’êtes pas devant un film de science-fiction: les mégapoles n’ont pas été abandonnées par des humains partis vivre sur la Lune, une attaque terroriste n’a pas décimé la population. Simplement, les prairies fleurissent désormais au cœur des centres-villes civilisés et les martins-pêcheurs reviennent pêcher dans des eaux urbaines où les poissons ne cessent de prospérer.

Car depuis quelques années, la nature, autrefois bannie des rues goudronnées, reprend ses droits sur le bitume. À tel point qu’on recense dans la capitale pas moins de 2 900 espèces sauvages animales et végétales! "Hier encore, on percevait la ville comme un espace réservé à l’homme ; on tenait le sauvage à distance. Mais aujourd’hui, les urbanistes s’attachent à conserver ou restaurer les écosystèmes", relève Jacques Moret, directeur de l’Unité inventaire et suivi de la biodiversité au Museum d’histoire naturelle.

Plus question, donc, de bétonner à outrance et de polluer, ne serait-ce que pour la qualité de vie des habitants. Les municipalités se convertissent à une gestion écologique de leur espace. Exit, les traitements phytosanitaires dans les parcs et les squares : des insectes prédateurs, comme les coccinelles, s’attaquent aux pucerons, et les plantes fortifient leurs défenses grâce à des fertilisants à base d’algues. Finis, les désherbants! "À la place, nous utilisons du mulch, mélange d’écorces, de paille, de cailloux", explique Daniel Boulens, directeur des espaces verts à Lyon. Adieu, les tontes de pelouses hebdomadaires!

Désormais, l’herbe pousse librement, et les prairies fleuries se multiplient. "Tout ce qui était jadis appelé "mauvaises herbes" ou "herbes folles" a désormais droit de cité", insiste Jean-Baptiste Vaquin, directeur de l’Atelier parisien d’urbanisme (Apur). Du coup, les animaux reprennent le chemin des villes. À Orléans, les oiseaux se posent à nouveau sur les berges du fleuve réaménagées pour la promenade. À Paris, la Seine épurée, presque exsangue il y a quelques années, compte aujourd’hui 25 à 30 espèces de poissons… on y aurait même pêché un silure-glane de 50 kg, non loin de Bercy ! Et les terres se repeuplent également. Rongeurs et oiseaux se nourrissent des insectes et des fruits des arbres décoratifs.

Leurs prédateurs, comme la fouine ou la martre, en profitent donc pour élire eux aussi domicile dans les squares. "À condition de trouver une niche, les animaux s’adaptent parfaitement aux conditions de vie urbaines. Ainsi les renards, parfaitement inoffensifs, apprennent à se nourrir de détritus et à vivre la nuit. L’essentiel, pour eux, consiste à trouver des corridors biologiques pour se déplacer d’un point à un autre, en végétalisant l’espace public", observe le directeur de l’Unité inventaire et suivi de la bio-diversité au Museum d’histoire naturelle Jacques Moret.

Quant aux citadins, après quelques réticences, ils se réjouissent aujourd’hui du retour du sauvage dans leurs rues."Il a fallu faire un vrai travail pédagogique pour leur expliquer qu’on ne laissait pas pousser l’herbe au pied des arbres et des poteaux par négligence. Mais à présent, ils sont de plus en plus nombreux à participer à des conseils de quartier pour apporter leur pierre à la protection de la biodiversité", explique Anne Walryck, adjointe au maire, chargée de l’exemplarité environnementale et du développement durable de Bordeaux, un poste créé le 9 juillet dernier.

Certaines espèces – animales et végétales – bénéficient même en ville d’un traitement de faveur. Ainsi, Paris protège les nichoirs des faucons ayant élu domicile dans les tours de Notre-Dame et sur la Tour Eiffel. Et à Bordeaux, la municipalité a planté sur les bords de la Garonne l’Angélique, petite fleur protégée du littoral. Quant à Nantes, elle est allée jusqu’à clore un terrain au cœur même de la ville, à quelques centaines de mètres de la gare, qu’elle a surnommé "la Petite Amazonie". Là, dans cet espace sauvage d’une trentaine d’hectares, un héron protégé côtoie une plante unique en France – le rumex à feuilles embarrassantes. Et les seules jardinières sont… des vaches, qui broutent l’herbe des marais!

Sur une planète où, en 2030, 5 milliards d’hommes seront citadins, n’est-il pas après tout que justice de faire une (petite) place à une faune et une flore dont on ne cesse par ailleurs de réduire l’habitat?

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