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La violence au féminin de Ludivine Sagnier

Révélée au grand public dans 8 femmes puis Swimming Pool de François Ozon, Ludivine Sagnier, 31 ans, est à l’affiche de Crime d’amour, un thriller psychologique d’Alain Corneau, disparu en 2010, qui sort en salles le 2 septembre aux Etats-Unis. Dernière oeuvre du réalisateur, ce film noir montre l’escalade d’une rivalité entre deux arrivistes : Christine (Kristin Scott Thomas) et Isabelle (Ludivine Sagnier), son assistante dévouée.

Entretien avec Ludivine Sagnier

France-Amérique : Vous incarnez dans Crime d’amour une jeune cadre, victime de l’ambition de sa supérieure hiérarchique. Quel est le profil psychologique d’Isabelle Guérin ?

Ludivine Sagnier : Complexe ! Isabelle est une femme très jeune, qui sort tout juste des études et se retrouve propulsée à un poste à haute responsabilité. C’est une super bosseuse, limite maniaque. Elle vit littéralement pour le travail. Cela cache forcément des zones d’ombre. Parce que pour arriver à un tel niveau de compétence, il faut être sacrément déterminé. Ce contrôle fait froid dans le dos. Et puis elle commence à s’identifier à sa patronne, – Kristin Scott Thomas dans le film – qui a en effet tout pour plaire, en apparence. Elle est belle, intelligente, elle a très bien réussi. Mais cette attirance est ambiguë…

Ce sentiment d’attirance répulsion entre deux femmes est rarement abordé au cinéma…

On a souvent étudié la rivalité entre les hommes à l’écran. Plus rarement celle entre femmes. Le fait que les femmes aient des postes à haute responsabilité est relativement nouveau. En tout cas, la rivalité féminine est beaucoup plus froide et beaucoup plus sournoise que chez les hommes. Les femmes n’ont pas la violence physique. Elles sont plus dans l’intellect et l’affect. Si les personnages du film avaient été des hommes, elles se seraient foutu un poing dans la gueule et ça aurait été terminé. Alors que dans Crime d’amour, c’est un rapport sadomasochiste qui s’instaure.

Le film rappelle l’engrenage hitchcockien de Sueurs Froides (Vertigo).

Il y a en effet quelque chose de vertigineux. Alain Corneau adorait le polar. On retrouve cette quête de la mécanique parfaite dans son film. Comme la stratégie d’Isabelle qui va bluffer tout le monde. Le fait de s’accuser pour s’innocenter après est brillant ! Ça inverse les codes de la victime et du bourreau. Quand Alain Corneau a trouvé cette idée, il a eu l’impression d’avoir trouvé la pièce manquante de son puzzle. Sur le tournage, il diffusait la musique de Pharoah Sanders, son saxophoniste préféré, pour nous imprégner de son atmosphère. Le résultat se lit à l’écran, comme un bon roman d’Agatha Christie.

Comment qualifieriez-vous le jeu de Kristin Scott Thomas, votre patronne dans le film ?

Elle sait très bien jouer les méchantes avec intelligence, tout en finesse… En un mouvement de bouche, un haussement de sourcil, elle fait passer toute une palette d’émotions. Il est impossible de ne pas vouloir lui ressembler ! Dans le film, Isabelle lui envie son pouvoir, son élégance, sa sociabilité apparente, son sex-appeal déluré. L’accumulation de toutes ses envies crée un désir inconscient chez elle, à la frontière de l’homosexualité féminine. Chaque minute est remplie de cette tension suggestive. Kristin Scott Thomas a cette retenue très British. Elle a quelque chose de félin !

Christine et Isabelle semblent cultiver leur virilité en entreprise…

Isabelle est encore une gamine. C’est une femme enfant. Mais cette virilité est très visible chez Christine. Cette femme de tête défie malgré elle les hommes, qui sont devenus ses disciples. Symboliquement, le seul véritable homme du film, Philippe, est utilisé comme un joujou et lui sert de faire-valoir. Lors des réunions en particulier, Christine apparaît comme la reine des décisions. Elle convoque son assemblée, afin de leur faire part d’un projet à accomplir tous ensemble. Malgré son sex-appeal, on imagine qu’elle a dû se masculiniser afin de se fondre dans ce milieu d’hommes, de coloniser leurs bureaux. Aujourd’hui, on attend des femmes qu’elles soient viriles et sans peur…

L’esprit de compétition annule-t-il le sentiment de solidarité féminine ?

Non. Car même si Isabelle se présente rapidement aux yeux de Christine comme sa rivale numéro un, elle est aussi sa meilleure alliée. Quand Christine fait des erreurs, Isabelle enfile sa cape d’héroïne et vole à son secours pour trouver des solutions. Elle travaille comme une dingue, va jusqu’à sacrifier ses nuits et laisse sa supérieure bénéficier du fruit de ses efforts. À elles deux, elles forment une équipe de choc au début du film ! Leur rage au travail dégage du positif. Mais les choses dégénèrent…

À quelle espèce de femme appartient Christine ?

À un genre de femme très particulier, entre femme fatale et bourreau de travail. Une femme typique de ce type d’environnement professionnel, parfaite en apparence. Le titre provisoire du film était d’ailleurs Une Femme Parfaite. Chacune de ses apparitions est un spectacle. Elle aime être dans la lumière, être là lorsqu’il y a du grabuge. Elle prend un malin plaisir à voir celui ou celle qu’elle considère comme un rival souffrir. Ce côté noir laisse présager une grande solitude, un déséquilibre interne. Elle souffre d’un manque évident d’amour…

Cette humiliation au travail est en résonnance avec l’actualité.

Durant le tournage du film, nous avons été rattrapés par la réalité car nous avons été confrontés en France à une vague de suicides chez France-Telecom. Les multinationales poussent souvent leurs employés à un rendement, une efficacité impossible à atteindre sans dommages collatéraux. Il faut tout donner pour sa boîte aujourd’hui ! Ces compagnies négligent complètement le côté humain de leurs employés et les poussent à l’autodestruction. À tel point que les assurances considèrent aujourd’hui un suicide sur le lieu de travail comme un accident. Crime d’Amour dénonce indirectement ce type de comportement !

Bande-annonce

Infos pratiques :

“Crime d’amour” d’Alain Corneau, en salles américaines à partir du 2 septembre à New York et Los Angeles, suivie d’une sortie nationale. Avec Kristin Scott Thomas, Ludivine Sagnier et Patrick Mille. Durée : 1h44min

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