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L’adolescence au présent

La Naissance des pieuvres est le premier film de Céline Sciamma, qui aborde le désir adolescent d’un point de vue strictement féminin. Après un succès inattendu en France, le film sort dans les salles américaines. Céline Sciamma, de passage à New-York, revient sur son long métrage pour France-Amérique.

"La pieuvre, c’est cette sensation dans le ventre quand on tombe amoureux". Céline Sciamma avait le titre de son premier film en tête avant d’en écrire le scénario, inspiré par une anecdote autobiographique. "C’est un symbole de la jalousie et du désir. C’est aussi l’adolescence car c’est un animal agile dans l’eau et ridicule sur terre. C’est enfin la féminité avec une dimension de mollesse". Comme Marie, son personnage principal, la jeune réalisatrice a été bouleversée à 15 ans par une performance de natation synchronisée. Elle y voit la quintessence de la condition féminine: "Les nageuses sont obligées de sourire, elles sont très maquillées. Mais sous l’eau, c’est la souffrance qui est cachée. Comme les personnages de mon film, elles sont des poupées à la surface et des soldats en-dessous".

C’est ce rapport à la surface, qui cache tous "les malentendus de l’adolescence", qu’elle a mis en scène avec réalisme, dans un univers strictement féminin, sans adultes ni garçons. "Cette période de la vie a ses propres lois, en dehors du monde des adultes", explique-t-elle. La découverte de la sexualité, montrée de façon frontale, dénuée de romantisme et de nostalgie, illustre sa volonté de « faire un film au présent » où tout est incarné dans l’image. Peu de place est laissée aux discours. Marie, introvertie, se découvre une fascination amoureuse pour Floriane, leader de l’équipe de natation synchronisée locale, et réputée séductrice. Plus grande, plus mûre, plus sûre d’elle que Marie et son amie d’enfance, Anne, trop grosse, trop mièvre. Dans son désir d’accéder à la vie adulte, Marie se détourne alors de sa véritable alliée pour courtiser Floriane, finalement heureuse de trouver un nouveau faire-valoir. Dans les vestiaires, l’amitié se mue en amour, et les masques tombent peu à peu.
Céline Sciamma, 27 ans, a choisi des actrices du même âge que leur personnage, sans expérience, ce qui, pour la réalisatrice, était la garantie de leur investissement. "Tout était à inventer, d’autant plus que c’est la première fois que je dirigeais des acteurs", témoigne-t-elle. Résultat, le succès est au rendez-vous, les critiques sont élogieuses, et le film reçoit le prestigieux prix Louis Delluc qui récompense un premier film. Reconnaissance des pairs aussi, avec Jeanne Moreau qui a symboliquement offert à l’équipe bredouille le César qu’elle a reçu pour l’ensemble de sa carrière.

France-Amérique: Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?

Céline Sciamma: J’avais ce titre en tête avant même d’écrire le film. Pour moi, la pieuvre c’est cette sensation qui naît dans le ventre quand on tombe amoureux. C’est un symbole de la jalousie et du désir. C’est aussi l’adolescence car c’est un animal agile dans l’eau et ridicule sur terre. C’est enfin la féminité avec une dimension de mollesse. Le titre en anglais (Water Lilies, c’est-à-dire nénuphars) est plus léger, mais je l’aime beaucoup aussi, je trouve qu’il correspond à l’identité du film.

F.-A.: Pourquoi avoir choisi l’univers de la piscine et de la natation synchronisée ?

C.S.: La première scène du film est directement inspirée d’une anecdote personnelle. Quand j’avais 15 ans, je suis allée par hasard à un spectacle de natation synchronisée et, comme Marie le personnage principal du film, je suis restée perturbée par la scène. Cela m’a bouleversée et je ne savais pas vraiment pourquoi. J’ai compris que c’est tout le symbole de ces filles de 15 ans, accomplies, avec des corps musclés, qui réalisent une prouesse physique. Moi à l’époque j’étais un mollusque et j’ai réalisé qu’il y avait là tous les malentendus qu’on a avec soi-même lors de cette période difficile qu’est l’adolescence. Derrière cet univers, il y a aussi la représentation du métier de fille, le rapport avec la surface des choses : les nageuses sont obligées de sourire, elles sont très maquillées. C’est ce qui apparait à la surface. Mais sous l’eau, c’est la souffrance qui est cachée. Les nageuses, comme les personnages de mon film, sont des poupées à la surface et des soldats en-dessous.

F.-A.: Y-a-t-il d’autres éléments autobiographiques ?

C.S.: Nous avons tourné à Cergy, là où j’ai grandi. Par ailleurs, tout est vrai et tout est inventé. Les événements sont fictifs, mais les sensations et les émotions ressenties sont véridiques.

F.-A.: Pourquoi les adultes sont-ils absents du film ?

C.S.: Je n’avais pas envie de faire un film sur les relations entre parents et ados. Donc autant ne pas faire apparaître les parents du tout. L’adolescence a ses propres lois, en dehors du monde des adultes. Les garçons aussi apparaissent très peu car j’ai voulu rester du point de vue des filles. Les garçons, elles ne les comprennent pas et vice versa. J’ai voulu qu’ils restent comme une figure avec qui la communication est très réduite. C’est surtout un moyen pour que tout le monde dans la salle s’identifie aux personnages: hommes, femmes, adultes, ados.

F.-A.: Pourquoi un tel décalage entre les sentiments forts et la découverte, très crue, de la sexualité ?

C.S.: Je ne pense pas que ce soit un décalage. Pour moi, c’est un film d’action, tout est incarné dans l’image. Manger la poubelle de quelqu’un, c’est être amoureux. C’est du cinéma sans discours. C’est pour cela que les scènes de sexes sont frontales. La plupart des films sur l’adolescence sont nostalgiques. Mon film, lui, est au présent, avec de la violence, sans autre regard que celui des personnages.

F.-A.: Les actrices ont l’âge de leur personnage, c’est-à-dire entre 15 et 17 ans. Comment le tournage s’est-il passé ?

C.S.: C’était un pari, mais un pari cohérent. C’est un premier film, sur la première fois et donc avec des actrices qui jouaient pour la première fois. C’était aussi une garantie de leur investissement dans le film. De toutes façons, les films où les actrices sont plus vieilles que leur personnage, je n’y crois pas. D’un autre côté, c’était aussi plus rassurant car je n’ai jamais dirigé d’acteurs. Si j’avais eu Daniel Auteuil et Catherine Deneuve en face de moi, ils auraient peut-être eu des attentes différentes. Là, il fallait tout inventer.

F.-A.: Le succès a été énorme pour un premier film. Vous vous y attendiez ?

C.S.: On s’attend toujours au pire. Finalement, les critiques ont été bonnes, le publique a suivi (80 000 entrées en France), Jeanne Moreau nous a offert son César d’honneur, c’était magique, et le film va sortir au États-Unis, au Japon, en Allemagne, en Espagne, en Corée… Ce qui me satisfait le plus c’est cet équilibre.

F.-A.: Des projets pour le futur ?

C.S.: J’écris en ce moment une série fantastique pour Canal plus qui s’appelle Les revenants. Je travaille aussi sur une série télé comique, faite pour le web, en collaboration avec le chanteur Gonzales. C’est assez délirant. Quant à un autre long métrage, j’y penserai quand la page sera tournée pour celui-là. Ça fait un an que je suis dedans, entre les festivals, les sorties internationales, la sortie dvd…

La Naissance des pieuvres (Water Lilies), de Céline Sciamma, avec Pauline Acquart, Louis Blachère, Adèle Haenel. Durée : 1 h 25 min.
Actuellement sur les écrans américains.
Au Sunshine Theatre à New-York
Sortie le 16 mai au Nuart theatre à Los-Angeles

 

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