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L’Afrique de Claire Denis

Claire Denis est à New York pour la sortie américaine de White Material. Elle raconte l’Afrique, pays de son enfance au coeur d’une guerre civile qui va bientôt tout emporter sur son passage. White Material plonge le spectateur dans une lente et éblouissante descente aux enfers. Un film à la beauté douloureuse. Entretien avec la réalisatrice.

A l’origine de votre film White Material, il y avait l’envie d’Isabelle Huppert d’adapter The Grass is singing (1950) de Doris Lessing, lauréate du prix Nobel de littérature en 2007.

Nous avions toutes les deux très envie de travailler ensemble mais nous étions assez timides. Un jour Isabelle m’a parlé du livre de Doris Lessing, son premier roman, qu’elle avait adoré. Je m’en étais déjà beaucoup inspiré au moment de réaliser Chocolat, et j’aurais eu l’impression d’y revenir. Je ne me voyais pas vraiment raconter l’histoire de l’Afrique du Sud avant la Seconde Guerre mondiale, cela aurait impliqué une sorte de mélancolie, de nostalgie autour de cette histoire coloniale qui était inacceptable à mes yeux. J’ai proposé à Isabelle de raconter l’Afrique d’aujourd’hui, pas l’Afrique du Sud, mais plutôt le côté Ouest, là où l’on cultive encore le cacao, le café…Cela correspondait aussi à l’actualité qui se déroulait en Côte d’Ivoire, ces fermiers blancs du nord évacués par l’armée, des images qu’on pouvait voir tous les jours à la télévision.

Comment s’est décidée la collaboration  avec Marie NDaye  sur le scénario ?

Cela faisait longtemps que j’y pensais. Je lui ai parlé du livre, et elle a adoré. Nous sommes tombées tout à fait d’accord sur la façon d’en parler.

Vous êtes blanche, élevée en Afrique. Marie NDaye est d’origine sénégalaise, élevée en France. Partagiez-vous le désir d’aborder la notion d’identité, d’appartenance, le fait de se sentir un intrus chez soi ?

Marie ne voulait pas aborder un thème précis mais plutôt travailler au projet et voir là où cela nous emmènerait. Je pense que ni Marie ni moi ne souhaitions aborder la question de façon frontale. Nous voulions plutôt regarder dans les coins, ne pas se placer au milieu du projet mais regarder autour, ce que l’on pouvait trouver.

Ce film, c’est finalement l’histoire d’une collaboration entre femmes, fortes et indépendantes. En quoi cela a-t-il influencé votre manière de travailler ?

C’est quelque chose qui m’a enchanté. Que ce soit en pensée, avec Doris Lessing qui était toujours là,  ou en compagnie de Marie et d’Isabelle avec qui j’ai beaucoup aimé travailler. Cela dit, je ne souhaitais pas particulièrement une collaboration féminine, cela s’est fait naturellement. Ce sont les journalistes qui l’ont souligné, avec la sortie du livre de Marie, Trois femmes puissantes. Ce qui comptait beaucoup pour moi, c’était que Doris Lessing soit restée au centre de l’histoire tout le temps du film. Sa présence m’a beaucoup impressionnée.

Dans votre manière de filmer, vous suggérez beaucoup par l’image. Les gestes, les regards, sont plus éloquents que les mots. Est-ce qu’il y a des images qui s’imposent à vous avant d’écrire ?

Oui. Quand j’ai vu Marie NDaye pour la première fois, je lui ai raconté l’histoire de cet hélicoptère avec un soldat qui demandait à Maria de partir, ce à quoi elle répondait par un bras d’honneur. Le soldat pense qu’elle est une toute petite bonne femme, fragile. Il ne soupçonne  pas à quel point elle est en fait forte et résolue. Cette scène je l’ai eu presque complètement dans la tête dès le début. C’est à partir de là que nous avons construit le film Marie et moi, en se demandant ce qu’il allait advenir de cette femme après le départ de l’armée française.

Pourquoi vouliez-vous raconter l’histoire d’une femme comme Maria Viale : une exploitante agricole, ni politisée, ni engagée ?

Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, pour beaucoup de gens qui possèdent une exploitation agricole relativement pauvre comme Maria, il est impossible d’abandonner le travail d’une vie, d’avoir le choix de tout laisser pour trouver mieux ailleurs. D’autre part, il y’a cette espèce de gêne, dans un pays anciennement colonisé, de se mêler à la vie politique, les Blancs savent très bien qu’ils sont les anciens colons et ils ne souhaitent pas tellement rentrer dans le conflit politique. Peut être aussi que ca les arrange de s’en désintéresser, je ne sais pas, comme si sous une forme d’apparente élégance se cachait aussi une forme d’indiffèrence : ce sont les problèmes des Noirs, pas les nôtres. Une manière de ne pas sentir coupable .

Avec votre film on a le sentiment que les Blancs ne « méritent » pas l’Afrique. Vous le pensez vraiment ? Pourquoi ?

Oui c’est un ressenti. Souvent je me dis que les Blancs qui vivent là bas sont vulgaires, gâtés…Et puis évidemment dès que je les rencontre,  je change d’avis et c’est d’ailleurs exactement ce qui se passe avec le personnage de Maria Viale.  C’est vraiment quelqu’un que je ne mépriserais pas si je la rencontrais.On ne  « mérite » pas l’Afrique un point de vue moral.  Je crois que lorsque l’on colonise un pays on a des devoirs, et le fait de rester là en exploitant la terre et en ne se mêlant de rien, c’est une façon de se fermer à tout.  Mériter de vivre quelque part c’est avoir des devoirs. On le répète sans cesse aux émigrés africains, on leur fait bien comprendre ce que cela veut dire… Pendant que d’un autre côté, les Blancs en Afrique, peut être, oublient cela…

Depuis Nénette et Boni(1996), vous confiez régulièrement vos BO au groupe anglais Tindersticks, cette fois encore avec White Material. Qu’est-ce qui vous touche chez ces musiciens ?

Au départ, j’adorai la musique, la voix de Stuart A. Staples. On a travaille une première fois ensemble, puis une deuxième et quelque chose s’est noué. Je pense que Stuart me devine, il me comprend. Pourtant nous venons de cultures très différentes. C’est un petit garçon du nord de l Angleterre, élevé dans le football et le prolétariat anglais et aussi dans ces groupes de musique si particuliers à l’Angleterre. Pourtant, sans rien se dire on se comprend,  et c’est bon. C’est un musicien qui est capable de comprendre que lorsque l’on voit les enfants soldats qui arrivent pour la première fois dans la forêt, ce n’est pas une marche militaire que j’imagine, mais une musique pour petits enfants…

Avez vous déjà songé a tourner aux Etats Unis ?

Oui, peut-être un jour ? J’ai toujours eu l’impression que c’était important de partir de ma propre culture pour faire mes films.  Jusqu’à maintenant les propositions de projets aux Etats-Unis ne me concernaient pas assez, je le regrette mais j’ai préféré les refuser. Il faudrait que ce soit quelque chose qui tienne compte du fait que je ne suis pas américaine, que j’ai un regard malgré tout curieux sur ce pays et non pas implicite…

Infos pratiques:

Sortie américaine de White Material le 19 novembre 2010.

Pour voir le film à New York :  http://www.ifccenter.com/

http://www.lincolnplazacinema.com/

http://www.musicboxtheatre.com/

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