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L’Afrique de demain sera la nouvelle Amérique !

Figure du reggae et leader d’opinion, Tiken Jah Fakoly était de passage à New York pour la tournée de son nouvel album, African Révolution. L’occasion de revenir sur son engagement en faveur de l’éducation et de l’éveil des consciences africaines par la musique, dans un contexte post-élection en Côte d’Ivoire.

France-Amérique : Vous êtes de retour à New York, qui abrite une importante diaspora ivoirienne.

Tiken Jah Fakoly : Oui, j’avais deja chanté pour elle en 1999, lors de mon dernier passage à New York. Mais les Ivoiriens sont partout. A Washington, Chicago, Philadelphie. A New York, une grosse partie de la diaspora ivoirienne vit à Harlem. Avant, les Ivoiriens ne sortaient pas de Côte d’Ivoire qui était un pays paisible. Mais en 1994, les crises ont débuté. Les Ivoiriens ont fui vers l’Europe et les Etats-Unis. Malheureusement, parce qu’on a besoin de tout le monde au pays pour la reconstruction !

Ceux qui quittent la Côte d’Ivoire ne reviennent jamais ?

Non, car il n’y a encore aucune stabilité. Ils rendent visite à la famille mais ils ne restent pas. La Côte d’Ivoire est devenue leur seconde patrie. Certains étudient en Europe et aux Etats-Unis, ils se forment intellectuellement. Ceux-là aimeraient retourner en Côte d’Ivoire et faire bouger les choses. Je les y encourage ! L’Afrique a besoin d’eux. Et puis nous avons le soleil toute l’année et la plage le week-end douze mois dans l’année. Nous ne connaissons pas l’hiver en Côte d’Ivoire. (Sourire)

Comment convaincre les Ivoiriens de rentrer au pays ?

Sans stabilité, c’est difficile. Il faut qu’ils reviennent pour qu’on mène le combat ensemble. Si je pouvais le faire tout seul, je le ferai mais ce n’est pas possible. C’est à plusieurs qu’on peut changer les choses. Il ne faut pas attendre que Tiken Jah fasse le combat tout seul, qu’il reparte en exil, qu’il aille en prison. Non non, une révolution se fait à plusieurs.

La diaspora ivoirienne des Etats-Unis est-elle divisée ?

La diaspora ivoirienne est le reflet de la Côte d’Ivoire qui est un pays de division politique, culturelle, religieuse, linguistique et ethnique. Il y a des tensions. Mais pour moi, il n’y a aucune division insurmontable. Le Président Ouattara qui a été élu par le peuple a dit qu’il voulait mener une politique de réconciliation. L’alternance du pouvoir s’est faite de manière fracassante mais les autorités sont au travail. De toute facon, elles n’ont pas le choix. Si rien n’a changé dans cinq ans, on les jette dehors aux prochaines élections !

Vous semblez optimiste sur l’avenir de l’Afrique.

Bien sûr ! L’Afrique, c’est le continent de l’avenir. C’est un paradoxe historique : l’Afrique est le continent le plus pauvre au monde alors que c’est le plus riche en matières premières. Nous avons tout : l’or, le pétrole, les diamants, l’uranium. En plus il fait beau tous les jours de l’année et il y a de la place pour tout le monde. Si ce continent accède à la stabilité un jour, il attirera les foules. L’Afrique de demain sera la nouvelle Amérique !  Mais il faut que tout le monde apporte sa contribution à la reconstruction et au développement du pays.

« Je ne veux pas de ton pouvoir », « Il faut se lever », Votez ». Votre album sonne comme un appel politique !

African Revolution est un album de réveil des consciences. Le reggae est une arme politique. Bob Marley s’en servait pour éveiller les consciences des Jamaicains. Moi je m’en sers pour alerter les Africains. Le message principal de cet album, c’est que personne ne viendra changer l’histoire de l’Afrique à notre place. Si on regarde l’histoire de la France, certes, les Américains sont venus aider les Français contre Hitler mais ce ne sont pas les Américains qui ont changé la France à la place des Français. Est-ce que les Français doivent choisir un dirigeant à notre place ? Ou les Américains ? Non ! Chaque peuple doit décider de son destin.

Par quels moyens l’Afrique peut-elle faire entendre sa voix ?

Par les urnes ! Si on a réussi à mettre dehors le grand Laurent Gbagbo qui s’est tellement accroché au pouvoir et déclarait etre envoyé par Dieu pour sauver la Côte d’Ivoire grâce aux élections, ça veut dire qu’on peut mettre n’imopte quel dictateur dehors de manière démocratique. Parce que lui pensait pouvoir rester tranquillement président toute sa vie ! La leçon de la Côte d’Ivoire et du Printemps arabe, c’est qu’aujourd’hui les dictatures tombent en Afrique.

L’Afrique est-elle prête à faire sa grande révolution comme la Tunisie ou l’Egypte ?

En Tunisie, la révolution a eu lieu parce que les gens sont éduqués. Le niveau d’éducation là-bas est bien plus élevé que n’importe où en Afrique noire. En Egypte, c’est la même chose. Quand des étudiants africains veulent étudier, ils vont en Tunisie, en Egypte ou au Maroc. C’est pourqoi la révolution a commencé au Maghreb. Si l’Afrique noire va à l’ecole, elle entamera sa révolution d’ici une quinzaine d’années. Avant, je pensais que ça prendrait bien trente ans. Mais depuis que j’ai vu le soulèvement en Afrique du nord, je sais que c’est pour bientôt. Cette date, vendredi 19 août, fera référence. D’ici quinze ans, l’Afrique aura fait sa révolution.

Vous prônez l’éducation pour tous…

Les dirigeants africains profitent du fait que le peuple ne soit pas alphabétisé pour lui faire gober ce qu’ils veut. C’est pour ça qu’il est important de mettre les enfants à l’école. Ils prendront  conscience de la situation et souhaiteront que ça change, comme la minorité alphabétisée d’Afrique. Réfléchissez… Vous avez aujourd’hui, dans certains pays, 20 ou 30 % d’alphabétisés. Imaginez qu’on mette tous les enfants à l’école. Dans 200 ans, vous avez au moins 90 % d’Africains qui savent lire et écrire. Ces gens se placeront au-dessus des guerres de religion et des ethnies. Ils vont se mettre ensemble pour réclamer la santé et l’éducation pour tous. Comme en France. Comme dans n’importe quelle démocratie.

Vous refusez tout pessimisme ?

Je ne peux pas être pessimiste. Si vous regardez l’histoire de l’Amérique, vous verrez qu’il n’y a que deux siècles que les Etats-Unis ont gagné leur indépendance. Alors que le Mali ou la Côte d’Ivoire ont gagné leur indépendance il y a seulement cinquante ans. L’Afrique va changer mais cela prendra du temps. Les pays occidentaux ont pris plusieurs siècles pour devenir ce qu’ils sont aujourd’hui. On ne peut pas nous demander de parvenir au même niveau d’évolution en à peine un demi-siècle d’indépendance !

Le documentaire Francafrique1 (2010) dénonce le soutien des  dictatures africaines par l’Occident…

On sait qu’il y a des systèmes en place qui nous exploitent. L’occident impose sa loi aux dirigeants africains. Nos dirigeants ne sont pas libres. C’est pour ça qu’il est si important que le peuple se lève pour donner du poids à nos dirigeants, afin qu’ils soient capables de regarder Nicolas Sarkozy, Barack Obama, Poutine ou Hu Jintao dans les yeux et leur dire : « Mon peuple ne veut plus que les choses se passent comme ça ». Mais depuis 1960, tous les dirigeants qui ont osé regarder les dirigeants occidentaux dans les yeux sont aujourd’hui dans la tombe. Ils ont été soit assassinnés, soit éjectés du pouvoir.

Que représente le fait de chanter à New York, ville symbole de la révolte noire ?

C’est très important pour moi. Les Etats-Unis sont un exemple d’espoir pour l’Afrique. Le combat des noirs en Amérique mené par Malcolm X ou Martin luther King est symbolique. Ils ont donné leur vie pour l’égalité des droits civiques. Si Barack Obama est président des Etats-Unis aujourd’hui, c’est grâce à eux. Mais pour beaucoup d’Américains, l’histoire des Africains commence par l’esclavage et la colonisation. C’est important de rétablir la vérité. Nous ne sommes pas nés esclaves !

Le livre de l’ancien footballeur français Lilian Thuram, consacré aux grandes personnalités noires de l’histoire, trône  sur votre table de chevet…

Ce livre2 a fait le tour de l’Afrique. L’histoire que Lilian Thuram décrit  est faite de grands hommes et montre que c’est la colonisation qui a bouleversé notre royaume. Avant la colonisation, l’Afrique était un empire stable. En 1235, alors que la France était encore au Moyen-âge, l’Afrique créait la première constitution de l’empire du Mandingue, La Charte du Manden, considérée comme la première charte des droits humains, et notamment de la femme, au monde. C’est cette Afrique que la colonisation a déchiré. Les pays africains ont été libérés en 1960. Moi, Tiken Jah Fakoly, je suis né en 1968. J’ai quarante-trois ans et je peux dire que je fais partie de la première génération libre d’Afrique ! L’avenir de l’Afrique est plein d’espoir.

1 Françafrique (2010), de Patrick Benquet
2 Mes étoiles noires (2010), de Lilian Thuram

L’album CD de Tiken Jah Fakoly – African Revolution -, sera disponible dans les bacs américains le 23 août prochain.

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