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L’Amérique dans tous ses États

Alors que la crise européenne a franchi un nouveau palier, les États et municipalités américains peinent chaque jour un peu plus à boucler leurs budgets, dont l’exercice 2012 commence dès juillet. Les inquiétudes sur les finances publiques s’accentuant, émergent des comparaisons plus ou moins fondées entre les gouvernements locaux américains et ceux de la zone euro : la Californie peut-elle raisonnablement être comparée à le Grèce, comme on a pu le lire parfois ? L’Irlande se rapproche-t-elle du Michigan ?

Tous comme leurs homologues américains, les États européens font partie d’une Union monétaire. Ceci leur fait perdre un degré de liberté de politique économique (perte du taux de change). Un autre point commun est la crise des finances publiques : Leur gravité est telle en Europe, que l’hypothèse d’une restructuration de la dette grecque ne peut être écartée. Aux États-Unis, le Wall Street Journal, sous la plume de Meredith Withney, annonce que le marché de la dette locale (les « muni bonds ») pourrait connaître des défauts pour « des centaines de milliards de dollars » en 2011. Cette inquiétude est partagée par le marché des CDS (ou Credit Default Swaps : instruments de protection contre le risque de défaut d’une contrepartie) qui affichent des probabilités de défaut similaires pour les dettes de certains États américains et européens.

Les risques sont toutefois d’une ampleur incomparable. A cause du cadre institutionnel tout d’abord. Les États Européens sont censés se soumettre au Pacte de Stabilité et de Croissance1 (déficit limité à 3 % du PIB, dette publique à 60 %) qu’ils n’ont jamais véritablement honoré. Les États américains répondent à des règles bien plus strictes : le budget doit être équilibré pour chaque exercice (la dette ne peut financer que l’investissement). Le « déficit » dont on entend parler est plutôt l’écart initial entre les recettes et les dépenses prévisionnelles. Il donne une idée de l’ampleur des ajustements à mettre en place aujourd’hui (hausses d’impôts, réductions d’effectifs…), mais pas du déficit constaté en fin d’année.

Ces contraintes différentes se traduisent dans les chiffres : la dette publique (collectivités et États) est de 18 % du PIB en Californie contre 155 % en Grèce. La nature de la crise est donc différente. Dans le cas de certains pays européens il s’agit clairement d’insolvabilité (soit une dette publique insoutenable à long terme), alors que pour la plupart des pays américains, les difficultés de financement sont passagères. Même si les efforts à venir sont colossaux, coûteux économiquement et socialement, le problème du moment est l’accès à la liquidité.

Celle-ci est fournie par les investisseurs. La structure de détention de la dette locale américaine est simple et stable : deux tiers pour les ménages et fonds de placement, à peine 10 % pour les banques, et un reliquat pour les non-résidents. Dans la périphérie de l’Europe, les banques locales mais aussi étrangères possèdent une large quantité de la dette publique. Leurs détenteurs sont donc par nature plus volatiles, et le risque de contagion d’une crise souveraine par le système bancaire est bien plus important. C’est ce qu’on appelle le risqué systémique.

A ceci s’ajoutent les mécanismes de solidarité. le fédéralisme pour ne pas le citer. Le prix Nobel Paul Krugman l’a bien résumé : les États-Unis sont non seulement une union monétaire, mais aussi une nation. A ce titre, il existe des transferts récurrents et importants entre États. Une large part du plan de relance d’Obama de 2009 a été versée aux États pour qu’ils se désendettent et puissent continuer à payer les prestations chômage et santé. Ces aides devraient disparaître en 2012, ce qui explique l’acuité des débats actuels sur les hausses d’impôts et baisses de dépenses au niveau local. En Europe, la solidarité est financière et limitée. Des achats d’obligations peuvent être opérés directement par la BCE. Des prêts sont également versés dans le cadre des nouveaux outils tels que la Facilité Européenne de Stabilité financière. En revanche, aucun transfert ne vise à corriger les écarts de niveaux de vie.

Qu’il s’agisse du cadre institutionnel, de la situation véritable des économies, de leur taille, les comparaisons entre États fédérés et membres de l’Union Économique et Monétaire atteignent vite leurs limites. Un enseignement de taille ressort néanmoins : les règles strictes ne peuvent pas se substituer au fédéralisme, à la solidarité. Elles sont au contraire complémentaires. Une leçon pour l’Europe de demain.

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