Subscribe

L’amour, après la varicelle

Nous étions enfants et le 1er janvier n’existait pas. Le temps n’avançait alors qu’au seul rythme des « rentrées scolaires ». Une sonnerie tintamarrait un lundi de septembre, ouvrant une période annuelle de nuances et de fièvres étranges. Essayez-donc de vous transporter à vos treize ou quatorze ans : ce serait bien le diable que vous ne ressentissiez aucune émotion. Il y a tant de choses dans les plis de votre jeunesse : les résonnances sous le préau, l’odeur du cartable neuf, la douceur du bâton de craie et, plus nettement encore, le nom de cet autre fille ou garçon que vous aimiez tout à fait. Un livre est à la gloire de nos autrefois scolaires ; un roman dont les pages éclairent la conscience adolescente faite de tant d’apprentissages, de lumières claires et de laideur. Quant à l’auteur, cet élégant Valery Larbaud, il faudra impérativement que nous en reparlions ici.

« Fermina Márquez », Valery Larbaud, éditions Gallimard.

Le collège Saint Augustin, Paris, le crépuscule du 19e siècle. Une école de garçons étonnamment cosmopolite. Un jour, deux jeunes filles font irruption et se promènent le long de la cour, en bordure des hommes en devenir. L’aînée des deux, Fermina Márquez, rassemble tous les épithètes qui accompagnent classiquement les pas de la beauté. C’est la grande commotion dans les rangs en short ;  une fois le surgissement féminin digéré, chaque gamin rêve d’un regard, d’un mot, d’une promenade ou d’un baiser. Mais le tempérament ne suffira pas ; une tactique, un plan, seront nécessaires pour approcher Fermina, lui plaire, et coiffer au poteau la nombreuse concurrence.

Les garçons se préparent donc, fourbissant leurs arguments, imaginant des stratégies inspirées par l’idée qu’ils se font de leurs défauts et qualités. Santos Iturria semble avoir un temps d’avance, il est manifestement beau, c’est un mâle déjà affirmé. Il traîne les nuits à Montmartre, se déguise en homme du Monde et ses quatre cent coups comptent sûrement des femmes. Il ose tout, et même sonner à la porte des Márquez à l’heure où tous ses camarades sont sagement alignés dans le dortoir. À l’inverse, Camille Moutier est faible. Sa vie d’écolier est un supplice sous les baffes répétées de ses camarades, le désespoir coule régulièrement de ses yeux, le poussant à envisager le suicide au nombre des solutions. Tout est cependant différent depuis que la sublime Fermina a investi cet enfer ; Camille la convoite désormais de très loin. Il décide de sympathiser avec son petit frère, pareillement chétif et assujetti aux brimades pour mieux se rapprocher de la seule beauté qu’il attribue à ce monde.

Joanny Léniot, quant à lui, est le premier de la classe. Il est premier en tout, ainsi qu’il le désire avec une grande décision. On apprend d’ailleurs que ces numéros un des écoles sont coupables de vanité : ils se représentent leur réussite comme un firmament de gloire. Joanny est le personnage le plus intéressant, parce que sa stratégie au long cours est d’essence politique. Il courtise la tante de Fermina, obtient de les accompagner dans le parc, manigance, manipule même les hautes autorités du collège, engage finalement de grandes et longues conversations avec  elle et ne craint pas, un jour, de la contredire sur le terrain dangereux du sacré ; c’est que Fermina lui a  fait comprendre son amour absolu pour Dieu ; elle serait, selon ses confessions, pieuse des pieds à la tête.

Le lecteur ne sait rien du physique et de l’âme de Fermina. Il ne lit que les effets de son attraction sur les cœurs jeunes, si prompts à tambouriner trop vite, épargnés qu’ils sont par les premiers mensonges. Des gosses qui ignorent tout des femmes. Il y en aurait des coupables et des vertueuses. Mais franchement, nous autres lecteurs vieillis, le saura-t-on jamais ?

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related

  • Des liens si fortsDes liens si forts Marie Nimier était en conférence lundi 10 novembre à la Maison Française de NYU pour parler de son oeuvre et en particulier de son dernier roman, Les Inséparables, qui raconte la descente […] Posted in Books
  • Harlan CobenHarlan Coben Auteur en série de best-sellers, Harlan Coben est enchanté du film de Guillaume Canet, Ne le dis à personne, tiré de l’un de ses meilleurs romans. Le film prend pourtant ses libertés avec […] Posted in Books