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L’animation française séduit la Californie

Récompensé dimanche soir lors des Oscars, le savoir-faire français en matière d’animation fait régulièrement ses preuves aux Etats-Unis. Derrière des films d’animation américains à succès tels Toy Story 3, Rebelle ou encore Despicable Me, se cachent de nombreux Français, des petites mains aux réalisateurs.

En juin, la fin de l’année scolaire et les examens approchent. Aux Gobelins, grande école parisienne d’art graphique, les étudiants en fin de cursus doivent présenter leur court-métrage à un jury. Ajoutant de la pression, des recruteurs sont présents dans la salle. Des Américains, travaillant chez Pixar ou DreamWorks, ont fait le voyage pour dénicher les dessinateurs promis à un avenir brillant. Depuis une dizaine d’années, un étudiant par an au moins se voit proposer un contrat et un billet d’avion pour Los Angeles, dès sa sortie d’école.

Une aventure qu’a vécu Olivier Staphylas en 2006. Major de promotion, il est approché le jour de son oral par la représentante de DreamWorks Animation, les studios fondés par Steven Spielberg auxquels on doit Shrek et Madagascar. “Elle m’a donné sa carte et m’a dit ‘je t’appelle bientôt’. Le soir même, on dînait ensemble et elle me proposait un emploi. DreamWorks s’est occupé de tout, un mois plus tard j’étais à Los Angeles.” A 31 ans, cet enfant du Var, aujourd’hui Head of character animation, dirige une cinquantaine d’animateurs pour le prochain film des studios : Les Pingouins de Madagascar (Penguins of Madagascar).

Les liens entre DreamWorks et la France sont historiques. Lorsqu’en 1994 Jeffrey Katzenberg et Steven Spielberg créent leur studio, ils firent venir en Californie les équipes d’animation du studio anglais Amblimation. Parmi eux, de nombreux Français – dont la plupart avaient fait leurs classes aux Gobelins. Directeur d’animation chez Amblimation, le Français Kristof Serrand est chargé de créer des équipes d’animateurs pour DreamWorks. Il se tourne tout naturellement vers la France et l’école dont il est diplômé. Ils sont aujourd’hui trente jeunes Français, soit le plus gros contingent d’étrangers, à travailler dans les studios situés à Glendale, dans la banlieue de Los Angeles.

A près de 600 kilomètres au nord, dans la baie de San Francisco, le bureau de Carlo Vogele à Emeryville donne sur le Golden Gate Bridge. On est chez Pixar. Depuis 2008, cet autre ancien des Gobelins est character animator. Il prépare le prochain long-métrage des studios, qui met en scène des dinosaures, et dont la production commence mi-octobre. Cinq ans seulement après son arrivée, il a déjà participé à quelques-uns des plus gros succès de la boîte : Toy Story 3, Cars 3, Rebelle (Brave) et Monstres Academy (Monsters University). “J’ai eu une chance inouïe, j’ai pu faire mon dernier semestre à CalArts, une école californienne partenaire des Gobelins.” A l’instar du court-métrage d’Olivier Staphylas, le film de fin d’études de Carlo Vogele a tapé dans l’œil des recruteurs de Pixar, qui l’ont l’embauché immédiatement. Il fait partie des dix Français qui travaillent aujourd’hui en Californie pour ce studio, racheté à Steve Jobs en 2006 par Disney.

Le coup de crayon à la française

Outre Les Gobelins, Supinfocom à Valenciennes et Arles, et l’école George Méliès à Orly, sont parmi les meilleurs établissements au monde pour apprendre les métiers de l’animation 2D et 3D. “La formation française est très pointue et apporte un sens de l’analyse hors du commun que ne possèdent pas les autres pays. Les Américains trouvent que l’animation française est très précise : nos gestes sont moins extravertis, ce qui leur fait dire que nos dessins sont plus subtils”, affirme Louis Clichy, ancien de chez Pixar aujourd’hui rentré en France. “Les Français ont clairement une patte qui sort du lot.

Ce coup de crayon si particulier, les jeunes dessinateurs français le doivent – outre à leur formation – à leur héritage culturel. Tous ont grandi avec des personnages de bande dessinée tels Gaston Lagaffe, Astérix, Lucky Luke ou encore Spirou. “Je pense que la culture de la BD est l’une des clés du savoir-faire français. De Franquin à Bilal, la BD française est très variée. Aux Etats-Unis, les enfants et adolescents lisent principalement les comics et se limitent donc à un seul style de dessin”, constate Pierre Coffin, le co-réalisateur français de Moi, Moche et Méchant 2 (Despicable Me 2), des studios Universal.”Notre richesse artistique, nos musées, notre architecture variée, le cinéma, le théâtre et la BD sont très vivants et ancrés dans la vie française. On baigne là-dedans depuis qu’on est tout petits, et cela contribue à notre ouverture d’esprit et au développement de notre regard et de notre œil pour le mouvement et la forme”, constate Olivier Staphylas.

L’engagement de la télévision française à produire des dessins animés permet aussi aux jeunes dessinateurs français de se faire les dents. Pierre Coffin a ainsi réalisé en 2003, pour TF1, la mini-série Pat et Stanley. Ce beau succès lui a appris à travailler sous la contrainte du temps tout en ayant carte blanche sur le contenu : “Une première expérience nécessaire”, affirme-t-il.

Autant de raisons qui expliquent que les producteurs américains confient à des studios français, installés à Paris, des films comme Le Lorax ou des séquences entières du long-métrage Les Schtroumpfs 2.

La main d’œuvre française fraîchement diplômée présente en effet de gros avantages pour Pixar ou DreamWorks. “Les studios aiment recruter des étudiants qu’ils peuvent modeler. Des dessinateurs pas encore ‘pervertis’ ou formatés, qui sauront s’adapter aux exigences d’esthétisme propres à chaque studio”, confirme Carlo Vogele. Pour ses débuts à Pixar, les producteurs envisagent d’abord de le mettre sur leur projet en cours, le film Là-haut (Up). Mais jugeant sa maîtrise de la 3D insuffisante, ils l’envoient en formation. “Pendant six mois j’ai eu des mentors et des exercices à faire. Je n’ai travaillé sur aucun projet mais j’ai appris à manipuler certains logiciels et à développer un coup de crayon particulier. Tout ça en étant payé comme n’importe quel autre employé.” Pixar encourage aujourd’hui encore ses dessinateurs à se former, en offrant le repas aux employés qui assisteront à des cours durant leur pause déjeuner.

Avec un tel savoir-faire, une question se pose néanmoins : pourquoi la France ne concurrence-t-elle pas les Etats-Unis sur le terrain des blockbusters d’animation ? Tout comme pour les autres genres, les longs-métrages d’animation en France ne bénéficient pas de moyens comparables à ceux des films hollywoodiens. Et ne sont pas aussi rentables. Quand un film d’animation à gros budget en France obtient une enveloppe de 15 millions d’euros, Pixar investit sans ciller 200 millions de dollars pour son dernier film, Monstres Academy. Louis Clichy prépare actuellement une adaptation animée de la bande dessinée Astérix : Le Domaine des dieux. Malgré la popularité de son coréalisateur Alexandre Astier – le créateur de la série télévisée Kaamelott –, l’ancien employé de Pixar peine à trouver des producteurs prêts à investir plus qu’à l’accoutumée dans un film d’animation.

Des producteurs peu aguerris

Au-delà de la question purement financière, les réalisateurs sont aussi confrontés à “un manque d’expérience des producteurs français dans le domaine des films en images de synthèse”, analyse Pierre Coffin, qui rappelle que la production diffère pour ce genre de longs-métrages. “Les plannings et les financements sont souvent sous-estimés et on se retrouve régulièrement à dépasser le budget initial.”

Pierre Coffin reproche également aux producteurs français de ne pas passer assez de temps sur le scénario avant de lancer le projet. “Lorsque Christopher Meledandri, le producteur de Moi, Moche et Méchant, a l’histoire du film entre les mains, il sait déjà ce que doit raconter le film et il connaît très bien ses personnages. Réussir à faire un film d’animation avec un méchant comme personnage principal démontre une vraie clairvoyance dans la conception de l’histoire et des personnages. Rien n’est laissé au hasard.” Les producteurs américains savent exactement où ils investissent leur argent, insiste Pierre Coffin. Ainsi, chaque semaine, une représentante d’Universal venait au studio français Mac Guff surveiller l’avancée du film et informer les dirigeants en Californie. Ce suivi (entre autres) explique la réussite des films de Pixar selon Louis Clichy : “On n’a pas une culture de la production en France mais du système D. Le réalisateur est plus libre et cela donne parfois de mauvaises choses.”

Seul Luc Besson, avec Arthur et les Minimoys et ses deux suites, a produit en France un film d’animation pour conquérir les marchés internationaux. Le pari n’a qu’à moitié réussi. Tourné en anglais avec un budget initial de 86 millions d’euros qui n’a rien à envier aux premières productions Pixar, le film a généré seulement 108 millions de dollars de revenus. Aux Etats-Unis, le film a rapporté 15 millions de dollars : un bon chiffre pour un long-métrage français, mais bien en-deçà des attentes pour un marché américain si avidement convoité. Les deuxième et troisième volets ne sont d’ailleurs jamais sortis au cinéma aux Etats-Unis, 20th Century Fox jugeant les résultats au box-office du premier épisode bien trop faibles. L’échec à l’international des opus 2 et 3 d’Arthur et les Minimoys engendra des pertes estimées à 30 millions d’euros en 2011 pour la maison de production de Luc Besson, EuropaCorp.

De la définition de tout public

Cet échec aux Etats-Unis s’explique notamment par l’accueil très froid des critiques américains. Malgré une pléthore de stars au doublage (Madonna, Snoop Lion, David Bowie, Mia Farrow), le film a subi la comparaison avec les succès de Pixar. Principal reproche qui lui est fait : ne s’adresser qu’aux tout-petits.”Trop brouillon et insupportable à force de vouloir être mignon, le film n’intéressera aucune personne un peu exigeante de plus de trois ans”, écrit le magazine Time Out. Une critique que l’on peut faire aux films d’animation français en général, affirme sans retenue Pierre Coffin. Il constate que le concept “tout public” en France se traduit par des films destinés uniquement aux moins de dix ans. “Un film tout public aux Etats-Unis vise au contraire à plaire à tout le monde, d’où l’expression ! Adultes comme enfants doivent s’y retrouver. Pixar l’a bien compris avec Toy Story 3″, affirme-t-il.

Mais, viser un public large n’est pas toujours l’ambition de l’animation française. Là où les Français bénéficient de subventions publiques (CNC, aide des Régions, bourses de l’Etat), les dessins animés américains sont entièrement financés par des capitaux privés. “Cela explique que le rapport à la création artistique diffère. En France, on fait rarement un film d’animation avec comme but ultime le succès commercial et l’exportation”, précise Carlo Vogele. Concevoir des films qui ne cherchent pas à plaire absolument à tous les publics peut être aussi un des gros avantages de la France, soulignent les dessinateurs français. “Je trouve ça très sain, voire vital, de continuer à faire des projets plus intimes et indépendants. Cela permet un équilibre entre les films américains à gros budget et des longs-métrages français présentant une alternative visuelle séduisante pour le public”, commente Olivier Staphylas.

Réalisateur du prochain Astérix dont la sortie est prévue pour février 2015, Louis Clichy confirme que la France ne doit pas forcément essayer d’imiter le style américain. “Les Espagnols ont essayé de plagier les dessins animés américains, avec des films aux thèmes universels, en espérant réaliser de gros revenus sur l’exportation et ils se sont complètement plantés.” Le personnage d’Astérix restant peu connu des Anglo-Saxons, Louis Clichy se dit ravi de ne pas avoir à viser le marché américain. “Faire un film avec des voix anglaises aurait requis un processus très distinct. Le film sera plus personnel et plus réussi je pense car il va s’adresser avant tout aux Français.”

Le nécessaire partenariat franco-américain

Au regard d’Azur et Asmar et la série Kirikou de Michel Ocelot, ou des Triplettes de Belleville et L’Illusionniste de Sylvain Chomet, le cinéma d’animation en France se porte bien. Tournés pour la grande majorité en 2D, ces longs-métrages représentaient à l’exportation un tiers des ventes de programmes audiovisuels français en 2010. “Ces films n’ont pas la prétention d’être réalisés en anglais pour faire un carton au box-office. Mais ça ne les empêche pas d’être diffusés aux Etats-Unis. À Pixar, tout le monde connaît et apprécie les films de Sylvain Chomet. Certes ils n’auront jamais l’aura de Pixar. Mais est-ce que ce n’est pas mieux de réaliser un bon film d’auteur plutôt qu’un dessin animé comme Moi, Moche et Méchant, de qualité certes, mais qui est avant tout un produit marketing ?”, s’interroge Louis Clichy.

Tous les dessinateurs s’accordent sur un point : l’avenir de l’animation passe par des co-productions franco-américaines. “Le talent et l’expérience des deux pays sont complémentaires”, confirme Pierre Coffin. “Les Américains savent où placer leur argent tout en nous laissant à nous, Français, la liberté de créer.” Un partenariat qui a fait ses preuves en 2013 avec Moi, Moche et Méchant 2. Entièrement conçu à Paris par le studio Mac Guff et réalisé par Pierre Coffin, le film n’avait d’américain que les capitaux. Le producteur Christopher Meledandri désirait en effet trouver un studio non américain pour baisser les coûts de production. Impressionné par le talent et le professionnalisme du studio français, il a convaincu Universal de racheter le département animation de Mac Guff. Moi, Moche et Méchant 2 est devenu cet été le film le plus rentable de tous les temps des studios Universal ! Avec un budget de départ de 76 millions de dollars – un chiffre plutôt faible pour un blockbuster d’animation – le film a rapporté plus de 350 millions de dollars aux Etats-Unis et près de 830 millions de dollars dans le monde. Une success story franco-américaine qui en appelle beaucoup d’autres.

Article paru dans le numéro d’octobre de France-Amérique.

  • Nous avons décidément beaucoup de chance de vivre dans un pays comme la France, qui détient une influence internationale très puissante !
    Vive la France ! Fier de la France !

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