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Le Couvre-Chef

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures.

« La République, c’est le triomphe du tas » avait écrit Barbey d’Aurevilly. Et que trouvons-nous, dans ce tas ? Un agrégat de professionnels et d’électeurs. J’habite un pays où le nombre de ces professionnels de la politique dépasse de loin celui des bouviers, histoire de comparer ce qui est comparable. Nous comptons ainsi des milliers d’élus, une opposition très nombreuse qui attend son heure en rongeant la petite fiche cartonnée de ses convictions, des journalistes immortels, quelques salonards, des conseillers, sans oublier LE porteur de valises (amusant : il porte justement une gueule de commis voyageur).

Ces gens s’agitent ou plutôt s’affairent en fonction des sondages c’est-à-dire des électeurs, plus puissants et permanents que jamais. Le peuple gouverne, pardi ! Au point qu’un président soi disant « tout puissant » ne parviendrait pas à réformer, par exemple, la profession de taxi. Mais peu importe, tant que l’usine démocratique tourne à plein régime. Quant à l’élu lui-même, il est de toute première instance qu’il ressemble au tas d’électeurs à l’instant de son élection. Jacques le Fainéant ou Nicolas le Bref, nos mandataires ont été ce que nous voulions qu’ils soient majoritairement. Eux aussi se plaignent, râlent, eux aussi craignent le déclassement ; ils sont si touchants à tenir à leur reconduction comme nous autres tenons à la sucette de notre treizième mois.

Il est cependant incontestable que l’un de nos présidents fut d’une dimension tout à fait supérieure, exceptionnelle même. Souvenez-vous ! Son intelligence exerçait sur nous un charme méprisant. Quelle force dominatrice que son regard. Ses yeux s’illuminaient d’univers asservis et miniatures. On le revoit, marchant les mains dans le dos, promenant des mystères, ses serviteurs de toutes sortes et puis son chien. Il portait un chapeau. Un couvre-chef.

Novembre 1986, Daniel Mercier dîne dans une brasserie parisienne. Quand, à côté de lui, s’installe François Mitterrand. Roland Dumas l’accompagne et il imagine que de grands sujets vont être bientôt abordés. Alors il tend l’oreille à la table voisine, rêvant que le président se penche finalement sur lui et ramasse son opinion sur telle ou telle question de politique internationale. Il n’en est rien bien sûr et Mitterrand repart sans un mot pour lui ; mais en oubliant son chapeau.

Quelques instants plus tard, Daniel Mercier se contemple coiffé du célèbre feutre. « Il lui sembla que son cerveau entier baignait dans une aspirine rafraîchissante, les bulles d’oxygène titillaient des zones engourdies depuis longtemps ». Ce qui n’est pas sans subséquences et notre aimable personnage, autrefois si discret, prend la parole au cours d’une réunion professionnelle d’importance, déployant un argumentaire serein mais assassin à l’endroit d’un gars du service financier. Autour de la table, on est stupéfait. Mercier avait des qualités assoupies.

Sa promotion obtenue, il n’entend pas se séparer de son chapeau. Il sait bien ce qu’il lui doit. Mais une inattention plus tard il l’égare dans un train, et c’est au tour de Mlle Fanny Marquant de mettre la main dessus, toute émue de constater que ses propres initiales sont d’ores et déjà serties à l’envers de l’accessoire. Sitôt installée sous le chapeau, elle se découvre le courage de rompre avec un type marié qui ne lui offrait que des banalités physiques dans un hôtel des Batignolles. Ainsi de suite et ainsi du reste : le chapeau va connaître une série de têtes et le lecteur une succession de vies bouleversées.

Le Chapeau de Mitterrand tient de l’excellent « page turner ». En français : le livre est une pente douce, agréable aux flâneurs. Les références flattent toutes les nostalgies, on se balade dans la France des années 80, celle de la publicité Chambourcy, celle du minitel et du 3615 Aline, cela sans que la voix narrative ne nous paraisse sortie d’un audioguide. L’auteur sait son métier de raconteur d’histoires : d’une vie l’autre, il nous conduit en veillant à ne jamais nous perdre. Et puis ce sentiment tout à fait favorable : la fable est servie sans que nous soyons pris pour des cons. Parfois aussi, Antoine Laurain crée un personnage qui mériterait un roman à part entière. Ainsi de ce Pierre Aslan, créateur de parfums dont l’inspiration s’est subitement évaporée, le désir en convalescence, le nez en berne, archétype du mec logé dans le passé composé, l’âme merveilleusement dévidée de celui qui a été.

On regrettera cependant l’absence de quelques mauvais sentiments, le style un peu trop tenu à l’écart, l’élégance convenable du récit. Sûrement est-ce le sacrifice nécessaire pour être lu par le plus grand nombre et leur plaire – ainsi que d’autres sont mathématiquement élus.

Le Chapeau de Mitterrand, Antoine Laurain, Flammarion.

Contacter l’auteur : jean.legall1@gmail.com

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