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Le gin triste

On pourrait dire que Jean Le Gall est avocat d’affaires le jour et écrivain la nuit. Mais schématiser de la sorte l’auteur trentenaire de l’acide et très drôle Requiem pour les trouillards(Éd. Séguier), serait réducteur. Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures. Ses choix auront au moins un point commun: ils porteront sur des livres en français.

Le gin triste

J’ai aimé : mes shorts en éponge, construire des cabanes, les mains de mon grand-père, les jeux sous le préau, le club des cinq, les chaussons aux pommes, « action ou vérité », les filles, les samedi midi quand nous prenions la route, compter les poissons pêchés, les grands toreros, Patsy Kensit, la conduite de balle de Dragan Stojkovic, et puis le Journal Du Dimanche, les cafés, les petits verres de tout, les femmes, les vestes trois boutons, la vigueur de plus en plus supplétive de mes poils, craquer du fin bonheur de me sentir aimé, Claude Nougaro, que l’on me gratte le dos, les ris de veau, l’éloge plus encore que la pitié, les marées basses, juin et septembre, écrire cette chronique, imaginer que tout fût possible – et qu’un jour forcément imminent, mon génie assoupi sera réveillé par un bruit d’enfer.

Tout ce que j’ai aimé, je l’aime encore. Je suis avec mes attachements d’une fidélité de chien. Mais c’est un fait incontestable: les passions nouvelles se font de plus en rares à mesure que l’on vieilli et l’on a tôt fait de vieillir. Oui, rares sont les fois où vous tombez nez à nez avec une lionne des années folles telle que Dorothy Parker. Dorothy Parker, bénie soit la poésie de ton nom, bénie soit la mère qui t’a mise au monde et maudits soient les hommes qui t’ont laissés seule avec cette dernière bouteille. Dottie, je te le jure, entre nous c’est comme avec les chaussons aux pommes, c’est pour la vie.

Plantons le décor : les années 20, 30 et 40 à New York. Dorothy est chroniqueuse au service des rédactions de prestige, du New Yorker à Vanity Fair, elle passe sa vie à briller en société. L’ « Algonquin », un bar tout près de Times Square, est l’adresse préférée de sa petite société. On y cause, on y boit ; on y fait surtout sa gymnastique de l’esprit. Mademoiselle Parker tend l’oreille, avant de répliquer d’un ton mordant-giflant qui sera sa signature crainte et admirée.

Mais il y a de l’écrivain en Dorothy et c’est ainsi qu’elle fait de ces bavardages son joyau ; sous sa plume, le babil new yorkais se mue en chef d’œuvre et « Mauvaise journée, demain » atteste qu’elle fut l’un des plus fins dialoguistes de son siècle. Ce recueil de nouvelles porte en lui une humanité irrémédiablement disparue car n’étaient ces témoignages, nous n’aurions pas idée de ce que le « désespoir élégant » veut dire. Il faut les lire pour les voir, ces femmes mal aimées, ces lâches, ces spécialistes de l’égotisme, roucouler, boire, grands dieux ce qu’ils picolent, persifler, cela sans jamais se départir de ce snobisme qui les tient droits comme s’il fût leur unique colonne vertébrale.

La bêtise est partout, c’est bien connu, mais elle ne s’annonce jamais en criant son nom. Aussi pouvons-nous passer souvent inaperçus, les moins cons d’entre nous passant même pour des gens intelligents. Dans les petites histoires de Dorothy, chaque fois qu’une connerie est dite, c’est comme si un halo de lumière auréolait le coupable. Les cons clignotent et le lecteur se gondole.

Au-delà de l’examen des turpitudes, Dorothy a ce don de sentir ce que nous sommes. Je parle des faiblesses of course. Par exemple : telle jeune fille n’a pas de nouvelles de son prétendant. Le téléphone sonne dans le vide, il ne répond plus. Pas un mot depuis leur dernier rendez-vous. Alors elle se rend chez une confidente bien plus âgée, Miss Marion, qui a la voix apaisante et dont les mots sont comme « deux mains fraîches posées sur le front ». Elle lui dit tout de son inquiétude : «Il me téléphonait tous les jours. (…) Et puis plus rien. Je n’arrivais pas à imaginer ce qui avait pu se passer. Je me disais qu’il avait eu un accident ou je ne sais quoi ». A cela, la vieille Miss Marion n’est dupe : « Je me demande si c’est vraiment ce que tu t’es dit ma chérie ». Car la jeune fille, comme n’importe quelle autre jeune fille, ne craignait rien de la route ou d’une fatale pneumonie mais seulement que cette chose plus grave soit finalement arrivée : que le garçon se fusse trouvé une autre fille.

Dorothy Parker. Elle est morte une première fois en 1929 mais peut-être son talent s’en est-il allé par ses rides. Toujours est-il que sa plume s’est éteinte bien des années avant sa mort. On dit que le gin, le whisky et tous les specials de New York avaient subitement imité le vin : ils étaient tristes.

Dorothy Parker, « Mauvaise journée, demain », Christian Bourgeois éditeur.


jean.legall1@gmail.com

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