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“Le Huffington Post, ce n’est pas du journalisme sophistiqué”

La version française du Huffington Post sera officiellement lancée en ligne lundi matin, heure française, avec à sa tête la journaliste Anne Sinclair. Eric Pape, correspondant américain du Daily Beast à Paris, émet pour France-Amérique des pronostics sur ce nouveau média.

France-Amérique : Quelle est la ligne éditoriale du Huffington Post ?

Eric Pape : La ligne éditoriale française n’est pas encore publique. J’imagine qu’ils ont défini leur vision du site, mais qu’ils attendent aussi de voir ce qui rapporte le plus de clics.

A savoir ?

Ce qui rapporte du clic, ce sont des choses ridicules ou provocantes. Comme ce blogueur qui a demandé à Obama, en conférence de presse, s’il est plutôt slip ou caleçon. Quand on t’accorde une question au président, il y a quand même des choses plus intéressantes à demander ! Mais c’est ce qui attire. Le site s’appuie sur les choses qui marchent sur Internet. Or les lecteurs ne se dirigent pas forcément vers la qualité…

Le Huffington Post américain compte près de 37 millions de lecteurs par mois. Ce succès serait donc dû à des publications légères ?

Leur but ultime c’est d’attirer l’attention. Le contenu ne tient pas vraiment de l’information, mais plutôt de petits sujets qui séduisent les lecteurs, mélangés avec des blogs, pour donner une impression de grand trafic. Ainsi que des vidéos Youtube et un contenu un peu sexy. Avoir de grands noms génère également beaucoup de visites et ne coûte rien parce que ce sont souvent des célébrités qui ne sont pas rémunérées pour leurs postes, comme Ashton Kutcher. Les auteurs n’étaient généralement pas payés ou très peu au début. La version américaine s’est aussi fait beaucoup d’argent en reprenant des papiers du New York Times ou de Rolling Stone par exemple, en réduisant à quelques centaines de mots des articles de 5 000 mots, ce qui est limite du point de vue de l’éthique. Voilà les clés du succès.

Vous semblez très critique.

Je pense que c’est difficile pour tout journaliste un tant soit peu traditionnel de ne pas être critique du Huffington Post. Ce n’est pas du journalisme sophistiqué. Ce qui ne veut pas dire que ça ne peut pas l’être. Je n’ai jamais vu d’investigation brillante sur le Huffington Post encore. Peut-être que je l’ai loupé ou peut-être qu’il n’y en a tout simplement pas. Mais qui sait, ils développeront peut-être des perspectives innovantes. La version américaine a déjà amélioré beaucoup de choses avec les années. Maintenant qu’elle est bien établie, avec ses quelque 1400 employés et des fonds importants, elle rémunère ses auteurs (voire certains blogueurs) pour leur travail. Et le site a aussi embauché des reporters spécialisés en politique et des journalistes réputés de haut niveau.

Pourquoi lancer le Huffington Post en France ?

Ils lancent aussi des versions au Royaume-Uni et en Espagne. C’est comme GQ qui a maintenant sa version française, Vanity Fair en Allemagne, etc. C’est le principe de la franchise, simplement maintenant c’est sur le net. Tant qu’il y a moyen de faire un bénéfice, les médias se lancent, en faisant payer pour leur marque. Et il y a moins de prise de risques car on sait que ce modèle marche maintenant. L’enjeu principal c’est que partout dans les médias, on recherche du viable, du durable. Là on voit le Huffpost et on se dit “regardez, c’est génial, ils se font de l’argent !” Mais ça n’aide absolument pas les journalistes.

Et Anne Sinclair, c’est pour l’image ?

Pourquoi Anne Sinclair ? Qu’est-ce qu’elle y connaît au net ? Apparemment elle a supervisé le lancement du site de TF1. Mais on ne sait pas dans quelle mesure elle a participé concrètement au projet. A moins qu’elle ait des compétences cachées, il semble qu’elle ait été choisie pour un rôle symbolique, parce qu’elle est un personnage charismatique. Ca peut marcher, comme ça peut ne pas marcher…

Est-ce que le site a vocation à s’engager dans la campagne présidentielle, à soutenir un candidat ?

Le Huffington Post n’est pas une publication à édito. Ce serait d’ailleurs un peu bête de leur part de s’engager politiquement. Le site s’est néanmoins fait connaître en s’opposant à Bush. En même temps, tout le monde l’a fait sur le net ! Aujourd’hui, les positions politiques exprimées sont plus diverses. Reste à voir si la version française s’aligne sur le modèle d’origine ou sur ce qu’il est devenu. Si le site devait se politiser, ce serait sans doute contre Sarkozy. Mais là encore, c’est déjà le cas de la plupart des médias, ce n’est pas très audacieux. Par contre c’est sûr que la campagne va être suivie de près : une campagne présidentielle, c’est comme un feuilleton TV, un soap opera à suivre au quotidien. C’est idéal pour le format web !

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