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Le New Jersey se rêve en Bordeaux

Pourfendeur du vin sucré de la Napa Valley qui domine le marché américain, Louis Caracciolo perpétue le savoir-faire des vignobles français sur son domaine du New Jersey. Et espère ainsi éduquer le palais des Américains.

Assis sur la terrasse de sa maison, à l’ombre des pins, Louis Caracciolo remue abondamment son verre de vin. Une fois la jambe de son cabernet sauvignon 2010 révélée, le vigneron boit avec satisfaction. “On ne s’attend pas à déguster ça dans le New Jersey !”, s’exclame-t-il. Pas même les habitants de l’Etat, ni les œnologues avertis. Il faut dire qu’à moins d’un kilomètre des vignes de Louis Caracciolo, ce sont les fast-foods qui fleurissent davantage que les pieds de vigne. Niché à Atco, entre Philadelphie et Atlantic City, son vignoble, Amalthea Cellars, est un joyau méconnu qui mérite d’être découvert. C’est ici que, depuis 1976, Louis Caracciolo produit son vin. “Pas ce jus de raisin fruité que l’on trouve partout dans le New Jersey”, peste-t-il.

Le vigneron se bat depuis des années pour changer la mauvaise image des vins de la région mais aussi de l’Etat du New Jersey, souvent associé à l’industrie et à la pollution. Après avoir rassemblé plusieurs viticulteurs de la région, Louis Caracciolo a décidé d’organiser, en juin 2012, une dégustation à l’aveugle pour comparer les vins du New Jersey avec de grands Bordeaux. L’événement, baptisé le Jugement de Princeton, était inspiré du célèbre Jugement de Paris : une autre dégustation à l’aveugle organisée en 1976, où les vins californiens l’avaient emporté face à de grandes bouteilles françaises. Un cataclysme dans le monde du vin qui propulsa les bouteilles de la Napa Valley sur le marché mondial. “Lorsque j’ai appris les résultats du Jugement de Paris, je me suis pas dit ‘la Californie a de très bonnes bouteilles’. J’en ai conclu que tout le monde peut faire de bons vins avec un peu de savoir-faire et un climat convenable”, affirme Louis Caracciolo.

Aux Etats-Unis, on achète du vin comme on achète du Coca-Cola

Présidé par George Taber, le journaliste déjà à l’origine de l’article du New York Times de l’époque sur le Jugement de Paris, le Jugement de Princeton a été un grand succès pour les vins du New Jersey. Le jury, composé entre autres de Jean-Marie Cardebat de l’université de Bordeaux ou encore du très respecté expert en vin et blogueur Tyler Colman, a attribué des notes quasi-équivalentes aux vins de Louis Caracciolo et aux Bourgogne et Bordeaux hexagonaux. Les bouteilles venant des Etats-Unis coûtaient pourtant en moyenne seulement 5% du prix des vins français !

Ce résultat encourageant n’est qu’un début pour Louis Caracciolo qui espère améliorer en profondeur la qualité du vin produit dans son Etat. “Cela fait 350 ans que le New Jersey fait du vin sucré. On part de loin. Mais un œnophile français m’a dit un jour que la Provence a fait du mauvais vin pendant 1 000 ans avant qu’il y ait un changement. Plus il y aura de bons viticulteurs dans le New Jersey, plus nos vins seront pris au sérieux”.

Louis Caracciolo ne veut à l’inverse pas entendre parler de ses collègues de la Napa Valley. “Ils ont américanisé le vin. C’est-à-dire qu’ils en ont fait quelque chose de sucré, avec beaucoup d’alcool et donc complètement déséquilibré. On pourrait étaler leur vin sur un toast !” Selon lui, les bons vignerons californiens des années 70 ont vite laissé place à des viticulteurs qui ont standardisé le goût du vin et donc le palais des Américains. “Aux Etats-Unis, on achète du vin comme on achète du Coca-Cola. Le goût a été uniformisé.”

S’écarter des traditions familiales

Ces vins fruités et sucrés, Louis Caracciolo en a aussi produit. Il travaillait alors pour le vignoble de son grand-père Emilio, un immigrant italien venu de Naples à seulement 13 ans. Ce dernier possédait un grand vignoble à quelques kilomètres de l’actuel domaine de Louis Caracciolo. Malgré la prohibition, Emilio a poursuivi son commerce de vin, et transmis sa passion à son petit-fils. Les méthodes de production archaïques ne sont pas vraiment au goût du jeune Louis.

Alors étudiant en Food Science à l’université Pratt à Brooklyn, Louis Caracciolo a comme livre de chevet le guide culinaire d’Auguste Escoffier, et les recettes de Julia Child. “A l’époque, le vin français était le seul que l’on étudiait à l’université. On apprenait la technique française en cuisine comme en vin”. Une méthode à des années lumières des habitudes de son grand-père, septuagénaire. “Dès que je pouvais, j’essayais en cachette de nettoyer le matériel pour éviter que le vin tourne au vinaigre mais lui me disait que ça ne servait à rien, que l’alcool tuait les bactéries de toute façon ! Je ne voulais pas discuter de ses méthodes avec lui car c’était un savoir-faire familial qui s’était transmis de génération en génération”.

Bien décidé à mettre en pratique son apprentissage, Louis Caracciolo se met à produire du vin à base de jus de raisin dans la chambre de son internat à l’Université Pratt. “Ma chambre ressemblait au laboratoire de Frankenstein ! J’étais le type qui vendait du vin sur le campus. Dans le Brooklyn hippie des années 70, c’était d’autres produits qui circulaient généralement !”

Un sol similaire dans le New Jersey et en Gironde

Mais la science du vin ne fait pas tout. En 1986, soit dix ans après le début de son exploitation, Louis Caracciolo décide de faire des allers-retours en France, dans la région de Bordeaux. Principalement pour apprendre le savoir-faire français. Dans des vidéos d’époque, on peut voir Louis Caracciolo, barbe noire, jean et T-Shirt façon Steve Jobs, visiter les vignobles de château Margaux. Il y apprend notamment le nettoyage des vieux fûts. Mais plus important encore, il découvre une nouvelle philosophie du vin.

“Avec mes cours de Food Science, j’avais une approche trop scientifique du vin. En parlant avec des vignerons de Bordeaux ou de Bourgogne, j’ai compris qu’il ne fallait pas trop jouer avec le vin, pas trop y toucher. Pour une bonne sauce tomate, vous avez besoin d’une bonne huile d’olive, de tomates fraîches, de basilic et d’ail. C’est tout. Si vous commencez à ajouter du sucre, vous n’améliorez pas votre produit. C’est pareil pour le vin.”

Lors de ce voyage en Gironde, Louis Caracciolo découvre de nombreuses similarités entre la région de Bordeaux et le sud du New Jersey. Plus de 25 ans après ses premiers voyages en France, Louis Caracciolo s’amuse encore à renverser la carte du New Jersey et à la superposer à celle de la région de Bordeaux. Les deux cartes sont similaires, avec d’un coté la Delaware Bay qui s’enfonce dans le territoire jusqu’à Camden. De l’autre la Gironde, qui se rétrécit jusqu’à Bordeaux.

Outre le hasard de la similitude topographique, le nombre de jours froids dans l’année, le climat océanique, la saison des vendanges et surtout la composition des terres sont autant de points communs entre la région bordelaise et le sud du New Jersey. Plusieurs études ont ainsi mis en évidence les caractéristiques similaires du sol, à la fois sablonneux et argileux. “Le terroir du New Jersey est aussi bon que celui de la région de Bordeaux pour le cabernet sauvignon, cabernet franc ou merlot. Le savoir-faire et le respect du produit sont donc les seuls obstacles qui empêchent les vignerons du New Jersey de faire de grands vins”, affirme Louis Caracciolo.

Les jeunes Américains plus réceptifs au vin de qualité

Les vins de Louis Caracciolo n’explosent pas en bouche. Mais le goût, doux, s’étend sur la durée. “Maintenant, il va falloir que les Américains comprennent que c’est surtout ça le vin…”. Le viticulteur ne manque jamais une occasion de malmener ses compatriotes. “Il ne faut pas oublier que je suis de la génération hippie, anti-américaine !” Il a néanmoins confiance en la nouvelle génération. Car même si les vins de Louis Caracciolo sont de plus en plus reconnus par les connaisseurs, il faut encore convaincre le consommateur d’acheter des vins moins sucrés.

“Les enfants du baby-boom n’ont pas suffisamment développé leur palais pour apprécier le bon vin. Mais la nouvelle génération est complètement différente. Les jeunes d’aujourd’hui ne veulent pas dépenser des centaines de dollars dans du vin. Et ce n’est pas parce qu’un grand œnologue ou un guide leur dit qu’une bouteille est bonne qu’ils vont l’acheter. La jeune génération n’écoute pas les conseils des plus âgés et préfère se forger son propre avis. L’expérience est leur seul jugement”. Un changement dans la manière de consommer le vin que Louis Caracciolo constate lorsqu’il organise des dégustations dans son vignoble. “De nombreux Américains se tournent vers des vins plus authentiques”. Le renouveau du vin aux Etats-Unis passera peut-être par le New Jersey.

www.amaltheacellars.com

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