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Le paradoxe de la culture française aux États-Unis

La culture française a une place à part aux États-Unis, mais sa connaissance varie selon les régions, les milieux sociaux et les genres. Si les Cézanne, Matisse et autres Caillebotte attirent toujours autant les Américains, la culture urbaine hexagonale peine encore à trouver son public outre-Atlantique. Enquête.

Quand il parle de culture française aux États-Unis, James Natsis a la voix qui s’emballe. Cet Américain de 51 ans résidant à Louisville dans le Kentucky, élève son fils de 4 ans exclusivement en français. Dans les propos légèrement teintés d’un accent créole, on sent la passion pour cette culture française qui le lie à son enfant : « Elle a une place à part dans ce pays », glisse-t-il. L’homme qui fréquente l’Alliance Française de sa ville regrette néanmoins que ses concitoyens n’aient qu’une image conventionnelle de la culture française. « La France n’est pas que le pays du bon vin, des parfums et d’Yves Saint-Laurent. Je crois qu’il faut montrer aux Américains une France plus ordinaire, une France qui boit de la bière. »

La perception de la culture française varie selon les milieux sociaux et selon les régions américaines. Tom Bishop, professeur de français à la New York University, voit cependant une constante :  « Je crois que l’on peut parler d’ ” exception culturelle ” française aux États-Unis », explique-t-il. Cet infatigable promoteur de la culture française aux États-Unis a coorganisé en début d’année le Festival of New French Writing à la New York University qui rassemblait des auteurs américains (Siri Hustvedt, Chris Ware, etc) et des auteurs français traduits en anglais (Bernard-Henri Lévy, Emmanuel Carrère). Cet événement était, d’une certaine manière, une réponse à un article publié par Donald Morrison dans Time en 2007 et dans lequel il affirmait que la culture française était en recul. « C’est une bêtise  », répond Tom Bishop. « Et c’est la preuve qu’il y a une exception culturelle française aux États-Unis. Une des gloires culturelles de la France, c’est aussi d’attirer les artistes étrangers chez elle. Même si la France peut agacer les Américains comme ce fut le cas lors de la guerre en Irak, elle compte plus que les autres. »

Chaque recoin du bureau de Tom Bishop a été colonisé au fil des ans par des dizaines de livres et de rapports qui témoignent de son engagement pour la culture française : « Je suis entouré de collègues qui enseignent le français et se plaignent de la domination de l’espagnol », poursuit-il de sa voix posée. « Cette comparaison est ridicule. Dans un pays au tiers hispanophone, c’est remarquable que le français soit en deuxième position et enseigné dans plus de 2000 universités aux États-Unis. » Cette bonne tenue de la culture et de la langue françaises se retrouve sur le marché de l’édition. « Le pourcentage d’œuvres étrangères traduites en anglais aux États-Unis n’est pas bon et tourne autour de 2 % du total des livres en vente dans ce pays », ajoute encore Tom Bishop. « Mais la moitié de ces 2 % sont des œuvres françaises. » 

Antoine Bello, prix France Culture – Télérama cette année pour Les Éclaireurs, a vu son premier roman – Éloge de la pièce manquante – être traduit en anglais. Mais la crise semble avoir refroidi les éditeurs américains qui hésitent à acheter les droits d’œuvres étrangères. Cette nouvelle donne n’empêche pas l’auteur franco-américain établi au nord de New York, de partager l’avis de Tom Bishop. « La culture française a une place à part », explique-t-il. « Il y a eu récemment dans le New York Times un long article très critique sur Les Bienveillantes de Jonathan Littell. Cela prouve que les gens prennent le sujet très à cœur, car si tu veux ” tuer ” un livre, tu n’en parles pas. »

La culture française vit aux États-Unis grâce à de nombreux réseaux, dont celui des Alliances Françaises avec ses 116 antennes à travers tout le pays. À New York, le French Institute Alliance Française (FIAF) organise chaque année sous l’impulsion de Lili Chopra, sa directrice artistique, Crossing the Line, un festival qui mélange les genres en provenance de la scène hexagonale. « Mon but est d’apporter le contexte le plus juste possible pour la création contemporaine », dit-elle avant de reconnaître la difficulté de lever des fonds dans le contexte économique actuel.

Les services culturels de l’ambassade de France, basés à New York, ont des ambitions et des difficultés comparables à celles du FIAF. « Les Américains connaissent bien les aspects historiques de la culture française », déclare Kareen Rispal, la conseillère culturelle de l’ambassade de France. « Mon but est avant tout de faire connaître la culture contemporaine. » Cette dernière doit conjuguer avec une baisse de son budget de 12 % en 2010 qui vient s’ajouter à une diminution de 10 % cette année. « Nous allons souffrir en 2010. Mais en période de crise, il faut être très créatif».  La conseillère culturelle mentionne notamment « Films on the green », série de films français diffusés en plein air à New York le mois dernier, comme l’un des exemples de programmes réalisables avec peu de moyens. Comme l’a révélé france-amérique.com en mai, les services culturels de l’ambassade de France pourraient néanmoins quitter New York prochainement pour déménager à Washington.

À l’automne dernier, les services culturels de l’ambassade de France ont organisé avec Claude Grunitzky, fondateur du magazine Trace, I kiffe New York, un festival sur la culture urbaine française. Ce rendez-vous a peiné à trouver son public. « L’idée était de montrer que l’image de la culture française est plus large que le Louvre ou la Tour Eiffel », explique Claude Grunitzky, 38 ans. « Mais tous les artistes programmés étaient inconnus du grand public. On se rend compte que la vision de la culture française aux États-Unis est très superficielle. »

« Pour moi, la culture française ne rayonne pas aux États-Unis », poursuit Claude Grunitzky. « Une exception : le triomphe de Marion Cotillard aux Oscars. C’est la culture de l’archétype. Elle incarne le chic français, cette image d’élégance et de raffinement qui est celle de la France à l’étranger. Les Français ne sont en revanche pas connus pour être de bons musiciens. J’ai fait trois compilations de hip hop avec des stars du rap américain et du rap français. Les ventes n’ont pas décollé car les rappeurs français ne sont absolument pas connus à l’étranger. »

Darek Mazzone, producteur à la radio KEXP de Seattle, n’hésite pas à diffuser du hip hop français dans son émission Mo’Glo, de MC Solaar à Suprême NTM ou Assassin, mais reconnaît que ce pan de la culture française est peu connu aux États-Unis. « Cette culture urbaine est probablement trop proche de la nôtre», glisse-t-il. « La France a cette capacité d’absorber rapidement les influences extérieures et de les intégrer. »

La récente tournée à guichets fermés de Phoenix, groupe de rock français très apprécié aux États-Unis, témoigne de belles perspectives pour les musiques actuelles françaises ici. Et le succès d’expositions comme celle de Cézanne à Philadelphie ou de Caillebotte au Brooklyn Museum, confirment l’intérêt toujours vif des Américains pour la culture française.  

Pour Antoine Bello, un danger plane néanmoins. « Je ne suis pas sûr que nous soyons en train de créer les ” Caillebotte du futur ” et l’héritage pour les 100 prochaines années », lâche-t-il. « J’ai l’impression que pour beaucoup d’Américains, une certaine forme de la culture française est en voie d’extinction. » Il ajoute : « À une époque, il y avait Gide, Mauriac, Camus, Sartre. La culture française rayonnait pleinement. Et c’était ressenti comme tel par les Américains. Aujourd’hui, elle n’a plus de vocation universelle. »

À Louisville, James Natsis estime pour sa part que l’avenir de la culture française aux États-Unis passe par ce qu’il nomme  la « néo-francophonie » : « Dans ma région, il y a des Haïtiens et des Congolais. Il faut trouver un moyen de créer des relais entre les différentes communautés pour promouvoir le français et la culture francophone ici. »

Infos pratiques

www.kexp.org
www.fiaf.org
www.alliance-us.org
www.frenchculture.org
www.nyu.edu/maisonfrancaise
www.trace212.com

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