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Le proscenium de l’Ivy League

Au sein de la prestigieuse Université de Princeton (New Jersey), L’Avant-Scène, une troupe d’étudiants amateurs, fait résonner depuis dix ans le théâtre francophone.

“Ô rage ! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie ! N’ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?”, se lamente Jacob, assis dans un réduit du département de français. Il contemple l’épée qu’il tient dans la main, puis continue la lecture de la langue de Corneille, déroulant les alexandrins et dominant les diérèses, rapidement dans le ton. Au lycée à Boston, il jouait déjà en anglais. Ici, il a trouvé une “opportunité idéale” d’améliorer son français tout en exerçant une passion. “Tu dois faire sentir la lourdeur des choses, la tragédie de la vieillesse. Reprends.”, le coupe Florent Masse. Ancien élève de Daniel Mesguich au théâtre national de Lille, il est le fondateur de L’Avant-Scène. Metteur en scène, répétiteur, il donne parfois la réplique à ses élèves.

Il a monté sa première pièce lorsqu’il était à l’université de Lille en civilisation américaine. Le jeune étudiant ne parvenait pas à se décider entre une carrière dans l’enseignement ou le désir d’entrer au Conservatoire national supérieur d’art dramatique (CNSAD). La bourse Lévy-Despas de la commission franco-américaine lui donne l’opportunité en 1999 de devenir assistant de français à Amherst College, une prestigieuse université du Massachusetts dédiée aux arts libéraux. La découverte du milieu universitaire américain le ravit : “Le système éducatif français attend de nous que l’on choisisse sa voie très vite. Le système américain permet de mener de front divers projets”. Pour promouvoir la culture française “au delà de la soirée crêpes”, il crée L’Atelier théâtre qui regroupe vingt-cinq élèves et propose de travailler sur des extraits du répertoire dramatique français. L’expérience est immédiatement un succès.

Molière dans le Garden State

À vingt-quatre ans, Florent Masse est invité par l’Université de Princeton à enseigner sa langue natale. On lui donne carte blanche pour le développement d’un programme théâtral que les étudiants peuvent suivre en complément de leur éducation. Face au succès grandissant, il crée la troupe L’Avant-Scène, au caractère unique dans le monde académique américain et il commence à mettre en scène des pièces entières. Tamara, une de ses élèves, le trouve très exigeant et très à l’écoute. Dans le groupe, on échange exclusivement en français. La vingtaine de comédiens jouent en général quatre spectacles par an. Le répertoire est large, varié et difficile.

En dix ans, L’Avant-Scène a monté une trentaine de pièces de Racine, Molière, Musset, Claudel, Genet, Ionesco jusqu’à Wajdi Mouawad. D’un haut niveau technique, l’activité n’est pas accessible à tous. Les Américains représentent un tiers des acteurs, les étudiants internationaux un autre tiers, le reste du groupe est francophone de naissance. Florent Masse est fier que son organisation “crée des francophiles à vie”. Chaque pièce est d’abord répétée individuellement, les subtilités de cette langue particulière sont expliquées. Puis la pièce est présentée au public lors de représentations dans divers endroits de la vénérable université, décor gothique à elle-seule, Britannicus entre les tableaux du musée, Lorenzaccio dans l’obscurité habitée d’une bibliothèque et même Cyrano de Bergerac en extérieur. L’ensemble se veut très ouvert au reste du campus.

Aucune audition n’est organisée pour l’intégrer. Certains débutent la pratique théâtrale, d’autres sont déjà passés par une initiation artistique. Florent Masse entend créer une synergie avec le reste du département et avec les autres institutions artistiques de la faculté. Accessible dès la première année d’études, l’engagement au sein de la troupe s’inscrit dans la durée. Les élèves ne reçoivent pas de crédits universitaires pour leurs interprétations, mais les cours de langues sont associés aux travaux de la bande. L’Avant-Scène est en tout cas connue et respectée par la communauté de Princeton, qui se mobilise pour la création des décors et des costumes et peut elle-même réciter des vers lors de stages estivaux.

Florent Masse souhaite que ses élèves développent une sensibilité pour le spectacle vivant et qu’ils comprennent qu’être acteur est un vrai métier. Plus tard, ils deviendront ingénieurs, juristes ou banquiers, “ils ne sont pas acteurs mais l’ont été”. Quelques anciens de la bande ont continué la pratique, en faisant des stages au conservatoire à Paris. Le CNSAD est l’un des partenaires de la troupe. Des comédiens français comme Pierre Niney ou Sandy Ouvrier ont par exemple donné des Master Class à Princeton.

Les lumières de la Ville Lumière

Chaque promotion d’étudiants participe au voyage annuel à Paris pour une immersion complète dans le théâtre dramatique français. Les matinées sont consacrées aux cours du CNSAD. Le rituel des trois coups rythme les soirées. Huit pièces sont vues en sept jours, principalement dans les théâtres nationaux, à l’Odéon ou à la Colline, mais aussi au Rond-Point. Les étudiants ont aussi droit à une visite guidée de la Comédie française par un des comédiens de la maison. Guillaume Gallienne, sociétaire au Français, est un ancien compagnon de route de L’Avant-Scène. C’est l’occasion pour eux de découvrir la précision du jeu de l’école dramatique française. Lors de la dernière édition, les apprentis comédiens ont applaudi La Réunification des deux Corées de Joël
Pommerat, et admiré les toiles d’Hopper lors de la nocturne au Grand Palais.

Les jeunes passent mais la troupe demeure, c’est un éternel recommencement. Florent Masse ne semble pas se lasser de relever de nouveaux défis artistiques. Il souhaite aller chercher des dotations à l’extérieur du campus en complément des généreuses contributions internes, afin d’avoir accès en permanence à une salle pour les répétitions. Une petite tournée pour se faire connaître hors les murs est envisagée, comme la création à plus long terme d’un certificat de théâtre français. En septembre dernier a eu lieu la première édition du festival “Seuls en Scène” consacré aux jeunes espoirs français.

Avec l’aide des services culturels de l’ambassade de France, Princeton est devenue pendant une semaine un théâtre français aux Etats-Unis s’efforçant de faire vivre de nouvelles formes artistiques. D’où une réflexion sur les moyens de pérenniser le festival. L’offre doit cependant rester dans l’intérêt des étudiants et de la communauté universitaire, comme une ouverture, sans chercher à trop grandir. Selon Florent Masse, les progrès des acteurs sont la force de L’Avant-Scène. À force de travail et par leur rayonnement artistique, ils accèdent à ces “mondes que l’on crée ensemble”.

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