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Le sucre de la vie

Avec Caramel, qui sort vendredi sur les écrans américains, la réalisatrice libanaise Nadine Labaki signe un film choral féminin plein de charme et de vie.

Dans un salon de beauté au cœur de Beyrouth, cinq femmes se croisent dans la torpeur de la chaleur orientale. Coiffeuses, esthéticiennes, clientes, elles embaument le caramel, qui sert à l’épilation. L’actrice libanaise Nadine Labaki, qui est aussi une réalisatrice reconnue de clips musicaux et de publicités, a peaufiné son scénario en résidence au festival de Cannes. Elle a trouvé un producteur français, et l’a tourné au Liban, en langue arabe essentiellement. France-Amérique l’a rencontrée, belle femme énergique et passionnée, au confluent de trois cultures : française, américaine, libanaise.

Écoutez des extraits de l’interview de Nadine Labaki

Sur les libanais
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Sur les femmes
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France-Amérique: Votre film exhale une étonnante douceur de vivre, loin de l’image qu’on peut s’en faire : fait-il si bon vivre au Liban ?
Nadine Labaki: Cette douceur et cette joie de vivre existent au Liban. Les Libanais ont développé un pouvoir d’adaptation surprenant, malgré – ou à cause – de la guerre. Quand j’ai écrit et tourné ce film, nous étions en paix et la guerre était bien loin, il était presque inimaginable pour moi qu’elle reprenne, malgré les stigmates qu’on voit çà et là dans le film – les immeubles troués, la coupure d’électricité. Pourtant la guerre a repris un mois après la fin du tournage. Je voulais changer ce cliché d’un Beyrouth détruit, gris, triste… Même maintenant, alors qu’il y a beaucoup de tensions, les Libanais continuent à vivre avec une certaine nonchalance, c’est touchant. L’autodérision leur permet de relativiser, et ils ont appris à vivre au jour le jour, sans rien planifier, ce qui est à la fois un charme et un défaut. Aujourd’hui, les Libanais vivent une période déterminante, ils parviennent à garder la tension sous contrôle, notamment les tensions interreligieuses. Si ça n’explose pas, c’est vraiment grâce à la volonté du peuple libanais.

F.-A.: Ce salon est un mélange de femmes de tous âges, chrétiennes, musulmanes, et pourtant il y a une grande complicité. Est-ce par solidarité féminine, pour faire face à un monde d’hommes ?
N.L.: Pas vraiment. Quand elles se retrouvent, il y a une complicité, des codes secrets, des choses que les hommes ne comprennent pas. Ces rituels de mise en beauté sont des excuses pour partager des choses plus intimes et parler plus librement, loin du regard des hommes. Mais les hommes libanais sont aussi confus que les femmes. Eux aussi sont soumis à cette image occidentale d’idéal masculin, un homme libre, moderne, très ouvert, qu’ils doivent confronter au poids de la société, de leur famille, de leur éducation, de ce que la religion leur inculque. Les hommes sont aussi perdus que nous. Je crois que c’est un problème de société commun aux hommes et aux femmes. Les Libanais sont partagés entre Orient et Occident, ce qui est une richesse, du moment qu’on peut trouver un équilibre. Le Liban peut être un refuge où ces deux cultures pourraient s’épanouir. En attendant, on tâtonne un peu.

F.-A.: Dans le film, on voit une société très conservatrice, malgré la jeunesse du pays. Layale par exemple, célibataire d’une trentaine d’année, vit encore chez ses parents…
N.L.: C’est une grande contradiction libanaise, et je l’incarne parfaitement : je parais moderne dans ma tenue vestimentaire, dans mon métier, je voyage, je mène ma vie, et pourtant j’ai vécu chez mes parents jusqu’à mon mariage l’été dernier. J’ai conscience de cet attachement à ma religion, à ma famille, et je veux faire ce qu’il faut, par amour pour les autres. C’est une forme d’autocensure, liée à la peur de décevoir l’autre. Nous sommes un peuple qui vit en communauté, personne ne mange seul au restaurant par exemple. Cette familiarité engendre une grande pression de se conformer aux codes, par amour pour l’autre.

F.-A.: Les hommes sont au second plan dans ce film, quant à l’amant de Layale, on ne le voit jamais. Pourquoi ?
N.L.: Il n’a pas d’avenir pour Layale, c’est comme s’il n’existait pas, c’est un fantôme. La frustration du spectateur est la même que celle de Layale. En fait tout le film tourne autour des hommes, ils sont tous beaux, touchants et sensibles. Tous, sauf celui qu’on ne voit pas.

F.-A.: Une amie américaine m’a dit qu’elle n’avait jamais vu autant de belles femmes que dans votre film. Où les avez-vous trouvées ?
N.L.: Aucune des actrices n’est professionnelle. Le casting a pris un an. J’avais une vision très claire de ce à quoi elles devaient ressembler, et j’ai cherché partout, dans les restaurants, dans les cafés, dans la rue… J’avais envie de montrer la beauté des gens ordinaires, pas des acteurs qu’on pourrait retrouver dans un autre film, et surtout pas des acteurs connus qui m’auraient aidé à financer mon film. Au fil du temps, nous sommes devenues amies, ce qui a créé beaucoup de familiarité entre nous. Au début du tournage, elles étaient plus à l’aise. Comme je jouais au milieu d’elles, on a beaucoup improvisé. Par contre le montage a été plus difficile, parce que les raccords n’étaient pas bons, aucune scène n’était placée de la même façon, c’était un peu sauvage.

Caramel (2006),
de Nadine Labaki, avec Nadine Labaki, Yasmine Al Masri, Adel Karam
Sortie aux États-Unis le 1er février 2008.

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