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« Le système électoral français est un exemple à ne pas suivre »

Eric Maskin a remporté en 2007 le prix Nobel d’économie en compagnie de Leonid Hurwicz et Roger Myerson. Ce New-Yorkais de 58 ans travaille actuellement à l’élaboration d’un système de vote « idéal » qui permettrait d’éviter les problèmes rencontrés lors de la présidentielle de 2000 aux États-Unis. L’économiste épingle aussi le processus électoral français qui, selon lui, a permis au leader du Front national Jean-Marie Le Pen d’être présent au second tour de l’élection présidentielle de 2002.

Vous avez remporté le prix Nobel d’économie en 2007 pour vos travaux sur les mécanismes d’incitation. En quoi consistent-ils ?

Il s’agit de mécanismes qui permettent d’atteindre un but bénéfique pour la société tout en tenant compte des intérêts individuels. Prenons l’exemple de la politique environnementale : si le but est de réduire de 30% les émissions de gaz carbonique (CO2) dans le monde, les économistes élaborent un mécanisme qui incite les pollueurs à atteindre cet objectif. Dans ce cas précis, vous pouvez introduire une taxe sur les émissions de CO2 ou créer un marché sur lequel les acteurs peuvent vendre ou acheter le « droit de polluer ». Vous pouvez également lancer un programme de subventions ou forcer les entreprises à réduire leurs émissions. Le mécanisme d’incitation vous permet de trouver la meilleure combinaison de tous ces outils à disposition en les conjuguant avec les intérêts des personnes, des entreprises ou des pays impliqués.

Vous travaillez actuellement sur les systèmes électoraux. Pourquoi ?

Parce que les « candidats marginaux » ont souvent un poids démesuré dans nos systèmes électoraux actuels. Le républicain George Bush et le démocrate Al Gore étaient par exemple les deux candidats principaux de la présidentielle américaine de 2000, mais c’est l’écologiste Ralph Nader qui a décidé de l’issue des élections. En Floride, état décisif, Bush avait battu Gore de 500 voix. Il est prouvé que s’ils avaient pu choisir entre Al Gore et George Bush, les 100 000 électeurs de Nader en Floride auraient en majorité voté pour Gore. Pour moi, le « troisième homme » a donc clairement faussé le résultat de l’élection de 2000.

Comment donc appliquer votre mécanisme aux élections ?

L’un des buts est de faire en sorte qu’un candidat comme Nader ne puisse plus changer l’issue d’une élection. Un autre objectif est de donner un poids égal aux électeurs. Si une majorité de personnes préfère un candidat A à un candidat B, le candidat B ne doit pas pouvoir être élu comme ce fut le cas de George Bush en l’an 2000. Actuellement, aucun processus électoral ne remplit ces conditions. Mais il y en a un qui permet de s’en rapprocher.

Lequel ?

Celui inventé par le marquis de Condorcet il y a plus de 200 ans. Ce dernier préconisait non pas de voter pour un seul candidat mais de hiérarchiser les personnes en lice. Au moment du dépouillement, on compare les classements établis par tous les électeurs et on oppose individuellement chaque concurrent à chacun de ses adversaires. Prenons l’exemple de la présidentielle française en 2002. Avec la méthode Condorcet, Lionel Jospin aurait été élu président de la République si, dans leurs classements, plus d’électeurs l’avaient préféré à Jacques Chirac et si, parallèlement, ils avaient donné l’ancien Premier ministre socialiste vainqueur d’un match contre le candidat d’extrême-droite Jean-Marie Le Pen.

Aux États-Unis, passer des bulletins de vote aux machines électroniques fut déjà assez compliqué. Alors imaginez les électeurs devoir faire des classements dans l’isoloir…

Il y a effectivement des questions techniques à régler, mais nous avons les programmes informatiques nécessaires. Des méthodes similaires sont d’ailleurs déjà utilisées lors des élections municipales dans plusieurs villes américaines.

Que pensez-vous du système électoral français ?

Il est un exemple à ne pas suivre.

Pourquoi ?

Parce que le système français permet à quelqu’un comme Jean-Marie Le Pen d’avoir un poids politique démesuré. Le Pen s’est retrouvé au deuxième tour de la présidentielle de 2002 à cause de l’éparpillement des voix entre les neuf candidats en lice au premier tour. Malgré la troisième place de Lionel Jospin au premier tour, il est prouvé que l’ancien Premier ministre socialiste aurait facilement remporté un face-à-face contre Le Pen. Il aurait même pu gagner son duel contre Jacques Chirac. Les élections présidentielles françaises ont un sérieux problème : elles ne permettent pas de prendre en compte les classements des électeurs. En ne gardant pour le second tour que les deux candidats en tête à l’issue d’un premier tour organisé à la proportionnelle, le processus électoral français favorise l’émergence de candidats protestataires comme Jean-Marie Le Pen. Du coup, le leader du Front national qui n’avait aucune chance de devenir président, avait finalement pu affronter Jacques Chirac en 2002. C’est absurde.

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