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Le vertige américain de BHL

Un livre polémique en anglais lève le voile sur la face cachée du plus célèbre philosophe français, ses réseaux et son succès aux Etats-Unis. Décapant.

Il est des hommes que l’on aime détester. Figure intellectuelle bien connue du petit monde parisien, Bernard-Henri Lévy est une personnalité controversée en France. En dépit des critiques, son influence n’a jamais faibli. Dans un livre intitulé The Impostor : BHL in Wonderland*, deux journalistes français, Jade Lindgaard (Mediapart) et Xavier de La Porte (France Culture), déconstruisent le mythe. Passés au crible, ses actions et ses écrits révèlent un parcours semé de faux semblants. A la fois auteur, éditeur, conseiller politique, journaliste et people, BHL le millionnaire peut compter sur ses réseaux et son entregent médiatique. Loin des entartages et des moqueries, il finit même par se faire un nom outre-Atlantique. Pour la presse française enamourée, une “star américaine est née”.

Une machine commerciale bien huilée

C’est l’histoire d’un livre. En 2006, American Vertigo débarque aux Etats-Unis. Sur le modèle De la démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville, BHL y compile ses reportages sur le pays de Bush, parus d’abord dans les colonnes de The Atlantic Monthly. Les ventes s’envolent. Sa notoriété aussi. Du jamais vu depuis Jean-Paul Sartre. Les conférences se multiplient. A Washington, BHL débat avec le néoconservateur Bill Kristol. A New York, il est interviewé par Tina Brown, ancienne rédactrice en chef de Vanity Fair et du New Yorker devant 600 personnes dont sa femme Arielle Dombasle et l’actrice Lauren Bacall. Sa puissante maison d’édition, Random House, reconnaît alors mener une campagne promotionnelle “digne de Salman Rushdie, Robert Kaplan ou Norman Mailer”.

Des relais médiatiques prestigieux

Pour diffuser son message, BHL dispose de nombreuses relations amies. La créatrice de mode Diane Von Fürstenberg connaît le gotha new-yorkais par cœur. Charlie Rose, le célèbre présentateur de la chaîne publique PBS, invite fréquemment son “ami” à la télévision. Dîners, rencontres avec des politiciens, des diplomates, des journalistes, BHL sait entretenir son réseau. Et sa marque. Avec son allure décontractée et son accent français inimitable, le germanopratin enchante les auditoires. Son éloquence fait des ravages chez les élites progressistes de la côte est. “Bernard-Henri Lévy appartient a cette espèce rare et curieuse : l’intellectuel flamboyant”, résume son éditeur William Murphy, alors que “les intellectuels américains sont ternes, poussiéreux et muets”. Aujourd’hui, BHL a tribune libre sur le Huffington Post, le premier site d’informations américain, fondé par la richissime papesse démocrate Arianna Huffington.

BHL, l’anti anti-américain

Réputés hostiles aux Etats-Unis, les Français y suscitent rarement l’enthousiasme. Sauf BHL. Il faut dire que le dandy philosophe est l’un des rares à oser déclarer que “l’antiaméricanisme fait corps avec ce qu’il y a de pire dans la pensée française”, qualifiant même la détestation des Etats-Unis de “métaphore pour l’antisémitisme”. Dans sa critique de American Vertigo titrée “French Kiss”, l’influent Wall Street Journal soulignera le manque de “personnes fortunées qui professent leur amour de l’Amérique”. Une reconnaissance pour BHL, dont peu de compatriotes avant lui, comme Jacques Derrida ou Alain Badiou, ont pu se prévaloir. Un prestige surtout pour celui qui officie désormais en “expert des Etats-Unis” sur les plateaux français. Son précédent ouvrage, “Qui a tué Daniel Pearl ?”, une enquête pourtant truffée d’erreurs consacrée au journaliste enlevé et décapité par des islamistes au Pakistan en 2002, avait d’ailleurs été largement salué par la presse.

Le retour de bâton

Malgré son succès médiatique, Bernard-Henri Lévy est loin d’avoir contenté les critiques littéraires américains. “A part le fait d’être tous les deux français, Tocqueville et Lévy n’ont presque rien en commun”, écrivait alors le Los Angeles Times, moquant un BHL superficiel pour qui “le Montana égale Jim Harrison, la Caroline du nord égale Charlie Rose et Los Angeles égale Sharon Stone”. De son côté, le New York Times dépeignait BHL en “bon compagnon de voyage”, “paresseux”, à qui l’on voudrait parfois demander en voiture “de la fermer cinq minutes et de regarder attentivement ce qui se passe par la fenêtre”. Aussitôt, les proches de l’écrivain criaient à la francophobie. Depuis, ses plaidoiries désespérées en faveur de Roman Polanski et Dominique Strauss-Kahn, alors empêtrés dans des scandales sexuels, ont été raillées par les éditorialistes et les humoristes. Comme en France, BHL est encore et toujours au centre de la controverse.

*The Impostor : BHL in Wonderland, de Jade Lindgaard et Xavier de La Porte (Verso, février 2012) est la version américaine du livre Le nouveau B.A. BA du BHL (La Découverte, 2004), réédité dans une version augmentée en septembre 2011.

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