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Lebanon, un tank contre la guerre

Ancien soldat de Tsahal, il aura fallu plus de vingt ans à Samuel Maoz, le réalisateur de Lebanon pour affronter ses souvenirs, hantés par la guerre du Liban de 1982. Présentée au New York Film Festival, cette coproduction française encensée par la critique fait vivre au spectateur la traumatique odyssée de quatre soldats prisonniers d’un tank israélien en pleine déroute.

Ancien artilleur, vous avez choisi de montrer la guerre à travers le prisme du périscope d’un tank. Cette vision parcellaire n’accentue-t-elle pas le sentiment de subjectivité ?

Ce film est le témoignage de mon expérience de soldat. Ce qui m’intéresse, c’est la part émotionnelle de ce témoignage, et non pas l’objectivité du spectateur. Je voulais que le public saisisse vraiment toute l’horreur de la guerre, qu’il la sente, qu’il la goûte. Cela passe par l’expérimentation des conditions de la guerre. C’est en ce sens un film très réaliste et la seule façon pour quelqu’un qui n’a pas vécu la guerre de s’en approcher. C’est donc davantage qu’un simple effet esthétique, parce que mon film ne s’embarrasse pas de ces considérations. Son seul objectif, c’est de montrer la guerre vue de l’intérieur, à l’intérieur de ce tank.

Lebanon a été présenté cette année au festival de New York. Comment le public a-t-il réagi ?

C’était un moment très fort parce que des marines qui avaient fait la guerre du Vietnam sont venus me voir à la fin de la projection pour me féliciter et me dire à quel point ils avaient ressenti la même chose que ce que montre Lebanon. En ceci, je pense avoir atteint mon but, qui était de transmettre un message universel à partir de mon expérience de soldat de Tsahal. La guerre du Liban, c’est aussi la leur et celle de tous.

De même que certains survivants de la Shoah ont témoigné de leur expérience par écrit, réaliser un film sur la guerre du Liban comportait-il, pour vous, une dimension cathartique ?

D’une certaine façon, oui. La réalisation d’un film qui témoigne de ce qu’a été l’horreur de cette guerre a été le meilleur traitement pour moi. Mais cela ne supprime pas le sentiment de culpabilité ni le traumatisme psychologique profond qui l’accompagne. C’est encore et toujours à la guerre que je pense en premier le matin au réveil et c’est aussi la dernière chose à laquelle je songe avant de m’endormir. Sans parler des cauchemars qui peuplent mes nuits…

À l’image de Valse avec Bachir, du réalisateur Ari Folman, ou de Z32, d’Avi Mograbi, Lebanon comporte-t-il une charge critique à l’égard de la politique du gouvernement israélien ?

Lebanon n’est pas un film politique. Ce n’est pas non plus un film héroïque, et certainement pas un film à la gloire de l’armée israélienne. Il fait vivre les monstruosités de la guerre et ce que l’on ressent quand on est réduit à tirer et à tuer. Vous savez, la guerre réduit l’homme au seul réflexe animal de survie. Le film montre cela : la peur au ventre, la perte de la raison et la répugnance à appuyer sur la gâchette.

Lebanon esquisse l’image d’une sale guerre, au sens propre comme au figuré…

Il n’y a pas de guerre propre. La guerre bouleverse votre système de valeurs et votre façon de penser pour vous transformer en machine à tuer. Cette sensation de saleté, l’obscurité, la chaleur, tout ceci est ancré dans la réalité du tank, un lieu exigu plongé dans le noir, sale et très inhospitalier. L’intérieur du tank que j’ai connu était tel qu’à l’écran, une fournaise pleine d’huile, de sang et d’urine. L’odeur y était insoutenable. Il ne s’agit pas d’un fantasme de réalisateur mais de mon expérience vraie de la guerre. Et encore, ce n’est qu’une version allégée…

Est-ce un acte d’accusation contre la guerre en général ?

Je ne me considère pas comme un messager pacifiste mais la guerre n’apporte aucune solution. Il n’y a rien de sacré là-dedans. Tout se résume à l’acte de tuer, ou de ne pas tuer, ce qui relève de l’instinct et non pas de la réflexion. Alors oui, nous devons tout faire pour l’éviter et apporter la paix.

Êtes-vous conscient d’avoir réalisé un film cauchemardesque ?

La seule façon de faire comprendre quelque chose de si absurde et horrible que la guerre, c’est de prendre le public aux tripes. J’avais besoin de créer une compréhension émotionnelle du spectateur avec l’âme en panique du soldat. Vous savez, quand votre corps et votre cerveau subissent un choc traumatisant, cela vous plonge dans une confusion totale. C’est pourquoi le film comporte peu de texte mais laisse toute la place au langage du corps. Les tremblements, la folie dans les yeux et le chaos ambiant qui règne à l’intérieur comme à l’extérieur du char… C’est l’âme des soldats en sang que je montre. Et ce que je dis souvent, c’est que je préfère changer le regard d’un seul père ou d’une seule mère sur la guerre plutôt que de satisfaire des centaines de journalistes !

Travaillez-vous actuellement sur un autre film de guerre(s) ?

Lebanon a changé les règles du film de guerre. Je ne sais pas si je pourrais renouveler l’expérience. Peut-être un documentaire. Mais pour l’instant,  je travaille à une comédie. Une comédie noire, ça va de soi…

Informations pratiques :

Lebanon, film franco-germano-libano-israélien réalisé par samuel Maoz, est sorti en salles américaines le 6 août 2010. Avec Oshri Cohen (Herzl), Zohar Shtrauss (Jamil), Michael Moshonov (Yigal), Itay Tiran (Assi), Yoav Donat (Shmulik), Reymond Amsalem (femme libanaise) et Dudu Tassa (prisonnier syrien).

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