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Les 100 vies de Rosamond Bernier

Légende du Metropolitan Museum of Art, la conférencière Rosamond Bernier a connu les artistes les plus éminents du XXe siècle. Dans ses mémoires, Some of My Lives, elle restitue ces grandes figures de l’art contemporain. Rencontre.

Rosamond Bernier, 95 ans, est une dame encore pleine de vivacité, qui a connu les artistes les plus créatifs et éminents de son temps : Picasso, Matisse, Braque, Miró, Léger aussi bien que Aaron Copland, Leonard Bernstein, Louise Bourgeois, Coco Chanel, Frida Kahlo et tant d’autres. Pendant plus de 30 ans, elle a été une “légende” du Metropolitan Museum of Art. Les conférences qu’elle y donnait sur l’art et les artistes,- 274 conférences en tout-, vêtue de robes “glamour″, furent de véritables événements intellectuels et de société. Le musée a enregistré 13 vidéos commercialisées, et la chaîne de télévision PBS a souvent retransmis plusieurs de ses séries.

Ses mémoires Some of My Lives (Quelques-unes de mes vies)*, récemment publiées aux Etats-Unis, en sont à leur 4ème réimpression. Plutôt qu’un récit chronologique, Rosamond Bernier met au premier plan plus de 70 personnes étonnantes, dans des portraits courts mais révélateurs. Elle brosse avec perspicacité le portrait des sculpteurs comme Alberto Giacometti, Louise Bourgeois ou Henry Moore, ou encore d’écrivains comme Dylan Thomas, Janet Flanner.

Dans son appartement de Manhattan empli d’œuvres d’art, Rosamond Bernier, gracieuse et élégante, porte un chemisier noir et blanc de Vivienne Westwood et un pantalon noir. “Je ne porte pas de vêtements haute couture, ce n’est pas ma façon de vivre”. Elle parle avec une élocution très distinguée en français et anglais. Elle s’intéresse à l’autre, et c’est sans doute l’un des secrets de sa réussite. En racontant son parcours étonnant, elle insiste: “Je considère vraiment que j’ai eu de la chance. Quand on m’a envoyée en France, tout ce que je faisais c’était d’observer autour de moi et de voir qui était là. Et des grands peintres étaient toujours en vie”. Mais il ne suffit pas d’être au bon endroit au bon moment. Il y a aussi sa grande curiosité, son intellect, une sensibilité profonde envers les gens et sa perspicacité visuelle. “Je m’intéressais énormément à ces gens. Je connaissais leurs œuvres et je leur posais des questions qu’ils trouvaient intelligentes apparemment, car ils ont tous été gentils avec moi”.

L’esprit d’aventure

Rosamond Bernier est née à Philadelphie d’un père américain et d’une mère anglaise. Son père, avocat prospère et président du Conseil d’administration de l’Orchestre de Philadelphie dispose de relations influentes, mais Rosamond a toujours eu l’esprit d’aventure et elle a le culot d’aller explorer le monde par ses propres moyens. Avant même son entrée dans le monde de l’art, elle part vivre au Mexique, pilote son propre avion et apprivoise des animaux sauvages. Des choses extraordinaires semblent lui arriver tout le temps. Au cours d’une répétition au Mexique, elle entend Aaron Copland jouer son Concerto pour piano avec orchestre, et se lie d’amitié avec lui pour la vie. Frida Kahlo et Diego Rivera sont également présents et une amitié solide s’ensuit. Frida Kahlo allait plus tard l’habiller avec des vêtements mexicains folkloriques. A New York, Rosamond rencontre le “haut commandement” du magazine Vogue, qui l’embauche spontanément en tant que rédactrice européenne à Paris. “Sans aucune formation parce que je parlais français, et sans aucune indication de ce que je devais faire”, se souvient-elle. Elle s’établit à Paris en 1947 alors que la France commence à ré-émerger après des années difficiles, et fait faire ses robes par le jeune assistant d’un grand couturier, encore inconnu et dénommé Christian Dior ! (elle a ainsi commencé à acquérir une collection de haute-couture).

De Vogue au tout-Paris artistique

Son poste chez Vogue lui donne accès à quelques-uns des gens les plus intéressants à Paris. Pablo Picasso, qui passait pour être difficile, l’apprécie tout de suite. “Je parle espagnol, et ça m’a énormément aidée”. Il l’envoie immédiatement en mission à Barcelone dans sa famille (il refusait de retourner dans l’Espagne de Franco), où Rosamond a pu voir ses premières œuvres. Plus tard, elle lui rendra visite à Antibes où elle a verra des œuvres qui constitueront le Musée Picasso d’Antibes. “J’ai vu environ 10 œuvres cachées dans le grenier. Mais il y avait tant d’autre chose : du matériel de peinture, des papiers, tout était empilé. C’était une pagaille épique ! Et il ne permettait pas à Inez, la bonne, de dépoussiérer car ça allait déranger quelque chose.”

Henri Matisse la faisait venir régulièrement, avec le message “J’ai quelque chose que je souhaite lui montrer”. Alors vieillard, il était au lit quand il la recevait, “mais il était habillé tout de même de façon formelle et portait une cravate”. Un jour, il lui donne un “scoop” en annonçant qu’il va créer une chapelle. “J’étais étonnée car il n’avait jamais montré des sentiments religieux.” Une fois qu’elle lui rendait visite, elle portait un manteau orange de Balenciaga et il lui a conseillé de mettre un foulard jaune. ” Je l’ai fait. Et il se souvenait quelles couleurs je portais à chacune de mes visites.” Une visite avec Matisse continue à l’inspirer. “Un jour, il avait sorti tous ses livres illustrés. Il m’a montré, l’un après l’autre, comment il équilibrait les images avec le texte, pourquoi il avait adopté une certaine technique et mise en page. C’était une leçon merveilleuse”.

Tout le monde lui pose des questions à propos de Gertrude Stein, qu’elle n’a rencontrée que brièvement. “Mais je connaissais bien Alice Toklas car mon bureau se trouvait pas très loin de la rue Christine où elle habitait. Elle parlait de façon vive et spirituelle. Puis, on l’a expulsée de son appartement. La famille Stein a exigé qu’elle leur rende les tableaux qui étaient toujours au nom de Gertrude. J’ai revu Alice quand elle était vieille, malade, presqu’aveugle, tous les tableaux ayant été enlevés. Elle disait, ‘Mais je les vois toujours dans mon imagination.’ C’était déchirant. Elle est morte dans la pauvreté dans une sorte de couvent à Rome, une fin de vie terrible.” Le mariage entre lesbiennes n’existait pas, bien sûr, à cette époque. “C’est pour cela que c’est si important. J’ai des amis homosexuels qui me disent que c’est une mesure de justice et d’équité.”

L’Œil : l’art dans le métro

En 1955, elle prend la décision de fonder à Paris, – avec son mari le journaliste français Georges Bernier -, un magazine d’art qui serait érudit et accessible à la fois. “ J’en ressentais le besoin car il n’y avait que de grandes publications d’art chères comme Verve.” Sans argent mais avec l’aide de Picasso, Braque, Léger et d’autres maîtres, elle se tire d’affaire. Son journal L’Œil était classe et ne coûtait que l’équivalent de 48¢. “Je travaillais dur avec les imprimeurs à Lausanne pour réduire les coûts”. L’Œil a fait sensation, et elle l’a dirigé pendant 15 ans, accomplissant même l’objectif qui lui tenait à cœur : on le lisait dans le métro. Elle évoque ses interactions avec quelques-uns des artistes et esprits créateurs principaux. “Georges Braque était très réservé, un personnage imposant, intimidant, avec des cheveux blancs, un bel homme. Il avait été blessé pendant la Première guerre mondiale –il avait été gazé – et même dans les années 1960, il vous recevait assis. Il mettait sa main devant lui comme un souverain splendide qui vous accueillait.”

Trésors nationaux

Rosamond Bernier a dédié son livre “Some of My Lives” à son époux, John Russell, le principal critique d’art du New York Times, décédé en 2008. Le peintre Alex Katz a fait un double portrait des deux époux, présenté au Metropolitan Museum of Art en 2010. Au cours de leurs 33 ans de mariage (son troisième), ils ont souvent collaboré à des programmes de télévision et des conférences dans les musées. “Nous étions les meilleurs amis l’un pour l’autre” dit-elle. “J’ai essayé de ne pas être trop sentimentale, je l’ai juste présenté comme quelqu’un d’extraordinaire”. La Municipal Art Society of New York les a nommés tous les deux “Trésors nationaux”.

En février dernier, le Consul Général de France a invité Rosamond Bernier à parler de son livre et à le dédicacer . Lors de sa présentation de cette dame “aux 100 vies” il a constaté que quatre personnes dans sa famille ont reçu les honneurs de la Légion d’honneur ou de l’Ordre des Arts et des Lettres entre eux : son père, son mari Georges Bernier, elle-même et son beau-fils Olivier Bernier.”

Durant les 20 ans pendant lesquels Rosamond Bernier a séjourné en France, Paris était alors la capitale intellectuelle et culturelle du monde. Bien que les choses aient changé, Rosamond Bernier considère que Paris et la culture française restent toujours vitales. “Premièrement, Paris est une ville magnifique. L’architecture est superbe, et quand on s’y promène et que l’on voit ses bâtiments du 17e et 18e siècles, c’est merveilleux. L’intelligence française existe toujours. Il y a une clarté d’esprit, une acuité intellectuelle qui persiste à mon avis.” En plus de la promotion de son livre, Rosamond Bernier travaille à un projet sur Pierre Matisse, le fils du peintre, qui fut un marchand d’art distingué à New York. Il avait insisté pour qu’elle fasse une série d’interviews avec lui pour la Fondation Pierre and Maria-Gaetana Matisse. Elle espère voir la publication de ses mémoires en France dans un proche avenir “car après tout, il s’agit pour une bonne part de la France.”

*Some of My Lives, A Scrapbook Memoir, Ed. Farrar, Straus & Giroux

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