Subscribe

Les bons des mauvais

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmène dans son univers, au gré de ses lectures.

Un jour que je ne saurais dater, Jacques Chardonne reçut la visite d’Apollinaire. Il fut alors question des premiers écrits du jeune François Mauriac que Chardonne avait négligé. “Vous avez tort lui dit Apollinaire, soulevant d’un geste de prélat le manuscrit de L’enfant chargé de chaînes, c’est le livre d’un poète.”

– “Mais vous ne l’avez pas lu.”

– “J’en ai lu une ligne.”

Il est ainsi vrai que le talent, le don, se signalent en peu de mots, ils clignotent dans les pages comme les jolies filles émargent de la rue en affolant les sonars.

Il convient cependant, mes chers clients, de ne rien exagérer : la littérature n’est pas un concours de beauté, un “tout ou rien” où seuls les chefs d’œuvres vérifiés et les beautés écrasantes y gagneraient leur rangement et leur éternité. Combien de petites choses parmi mes livres indispensables ! Leur tirage misérable, leur incohérence, leur nombrilisme, tout cela ne compte guère tant qu’elles sont apprêtées d’une coquetterie inédite. Qu’on se le dise, je référence les Mémoires d’un snobé de Marin de Viry (éditions Pierre Guillaume de Roux) dans cette émouvante catégorie.

“Pour des raisons de confort, l’action se déroule principalement dans le VIe arrondissement de Paris. Une usine d’abattage de poulets aurait aussi bien fait l’affaire. » Le monde de Marin, ramassé et merveilleux, tient tout entier dans l’hyper centre de Saint Germain des Près. Là-bas, les innombrables vendeurs de fringues décorent leurs échoppes avec des bouquins et voici Julien Gracq couché contre du fabriqué en Chine, les huitres servies rappellent olfactivement de vieilles amies, on ne parle d’édition qu’aux gamines bien faites, d’aigres murmures informent que quelqu’un quelque part aurait peut être gagné de l’argent.

Mais oublions la tapisserie métastasée du décor, et qu’importe si Saint Germain ne fait plus dans les idées et le jazz, les Mémoires d’un snobé valent mieux que ce quartier disparu. Le récit tient de la promenade bavarde et chic, au départ de laquelle le lecteur sera prié de troquer ses effets impersonnels pour une paire de richelieu parfaitement entretenue et une veste Arnys en cachemire (priez qu’un pigeon de gauche ne vous foudroie de sa production verdâtre). D’une scène l’autre, parfois jubilatoire, on croit assister à une comédie musicale. Marin de Viry, tout rigide qu’il semble être sur les photographies officielles, est capable de ressusciter des soirées dignes de celles vécues par Boris Vian et son inénarrable ami le Major, ces réunions de noceurs géniaux où le burlesque n’empêchait pas la grâce. Marin de Viry est aussi cet excellent compositeur de dialogues, alertes, drôles, que les filles convoitées ou les éditeurs approchés concluent souvent de leurs refus. Enfin et surtout, notre soiriste n’est jamais ridicule dans le rôle du déclamateur romantique – un exploit.

Aux deux extrémités du récit, deux enterrements dont la description pleine de qualités fait craindre que Marin de Viry soit en réalité un véritable romancier, je veux dire un romancier meilleur que les autres, étonnamment planqué derrière le cache sexe du dilettantisme. (“En regardant tour à tour l’autel, puis tous ces corps vivants, un peu trop nourris et admirablement habillés, puis ce cercueil, je restais suspendu, en pleurant silencieusement, entre deux hypothèses : celle où tout serait vrai et celle où tout serait faux”).

Un malentendu ? La surprenante modestie d’un esbroufeur ? Ou peut-être Marin de Viry souffrirait-il de circonstances dont il nous narre par ailleurs les désastres : d’une part il est l’admirateur du totémique et pourtant chétif Michel Houellebecq ; pire encore, il est l’ami très obligé de Frédéric Beigbeder. Houellebecq est un écrivain moléculaire dont l’influence sur la littérature fut à peu près celle de Ferran Adrià sur la cuisine mondiale : nous n’avons pas fini d’avoir faim. Quant à Beigbeder, s’il peut éventuellement souffrir de la mauvaise climatisation du Montana, il ne saurait se plaindre des maux de tête quand on a trop d’esprit. Gardons-nous de dédorer les idoles mais voyez comme on peut se tromper, sur ses propres dispositions et sur celles des autres.

Mémoires d’un snobé de Marin de Viry, éditions Pierre Guillaume de Roux

Contacter l’auteur : jean.legall1@gmail.com

 

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related

  • La scène du dialogueLa scène du dialogue Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmène dans son univers, au gré de ses lectures. Elle et Lui sont allongés à la […] Posted in Books
  • Jacques Chirac s’offre un bain de foule à la foire du Livre de BriveJacques Chirac s’offre un bain de foule à la foire du Livre de Brive Jacques Chirac a dédicacé samedi matin le premier tome de ses mémoires, à la Foire du Livre de Brive (Corrèze), dans une foule très dense rassemblée autour du stand de son éditeur, où […] Posted in Books