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Les Français dans la ruée vers l’or

Erudit épris de grandes aventures et créateur du festival littéraire international “Etonnants Voyageurs”, Michel Le Bris est l’auteur de nombreux essais et romans, dont “Quand la Californie était française” et “Les flibustiers de la Sonore”. Il donnera une conférence sur l’histoire de la présence française aux Etats-Unis, mardi 6 novembre, à l’Université de Californie du Sud de Los Angeles.

France-Amérique : Vous avez retracé, à partir de mémoires, lettres, journaux et récits, l’histoire méconnue de ces Français qui ont participé à la ruée vers l’or. Quels sont les faits les plus marquants et les figures emblématiques de cette aventure ?

Michel Le Bris : L’histoire de la ruée vers l’or française est fascinante, pour plusieurs raisons. D’abord, parce qu’elle fut le fait pour une part très importante de militants socialistes de 1848, de gardes nationaux et de gardes mobiles quasiment déportés par le biais, entre autres, d’une loterie dite des “Lingots d’or” qui servit de prétexte pour se débarrasser d’une “masse dangereuse” qui inquiétait fort le gouvernement de l’époque – et ces hommes portaient avec eux les idéaux utopiques de Fourier, Saint-Simon, de tant d’autres. Qui sait que Georges Sand finança la communauté utopique de Cloverdale, fondée par Pierre Leroux, le frère de Jules Leroux, inventeur du mot “socialisme” ?

Ensuite, parce qu’elle fut pour l’essentiel le fait de citadins alors que les chercheurs d’or américains, irlandais, italiens étaient majoritairement des ruraux. Cela explique que San Francisco très vite fut dit le “Paris du Pacifique”. Maisons de jeux, “madams”, restaurants chics, boutiques de luxe étaient en majorité françaises. Il y eut deux théâtres en français, plusieurs quotidiens en français. Nos concitoyens étaient si nombreux que les Américains, exaspérés, les appelaient les “kezkidiz” – question rituelle des Français interpellés en anglais qui se tournait vers leur voisin pour qu’on leur fasse la traduction…

Enfin, parce que refusant la taxe sur les mineurs étrangers votées par les Américains inquiets d’être minoritaires dans leur nouvel Etat, ils se rebellèrent à Mokelumne Hill dans la Sierra Nevada. Sans l’intervention du consul Dillon, qui sait ce qui se serait passé ? Les Français en guerre, anciens gardes mobiles, étaient des milliers armés, avec leurs officiers, quand l’armée américaine était presque inexistante. L’aventure des plus radicaux se terminera dans la province mexicaine du Sonora où 250 de ces quarante-huitards sous la direction du comte de Raousset Boulbon prirent la capitale Hermosillo avec le rêve de bâtir là une république idéale. L’aventure bien sûr se termina par un fiasco, mais un fiasco superbe, propre à faire rêver ! J’en ai fait la matière d’un de mes romans, “Les flibustiers de la Sonore”.

Quel est l’effet dans la France des années 1850, de la découverte des gisements d’or en Californie ?

Un vent de folie est passé sur la France qui s’explique par la sensation pour beaucoup d’un horizon désormais fermé en France après l’échec du soulèvement de 1848. “Les rêves de l’or ont remplacé les rêves socialistes dans le prolétariat parisien”, écrira Marx, amer…

Comment le commerce de l’or et la vie de la main d’œuvre s’organisent-t-il ?

Dans le plus complet chaos. Il n’y a pas à proprement parler, pendant la ruée, de “commerce de l’or” : disons que l’or passe des poches des mineurs dans les caisses des maisons de jeux et des saloons. Quant à la “main d’œuvre”, elle n’existe pas dans un premier temps : c’est une aventure individuelle. Il n’y aura de “main d’œuvre” que dans un deuxième temps quand on passera à l’exploitation industrielle des filons de quartz aurifères. Et la main d’œuvre sera alors principalement constituée de Gallois, de Cornouaillais, d’Irlandais et de Bretons. Notamment à l’Empire Mine de Grass Valley.

Quel est l’impact et l’héritage de ces Français sur le développement de la Californie ?

Ils ont donné à San Francisco son cachet si singulier, incontestablement. Et ses boulangeries, encore aujourd’hui ! Ils ont contribué par ce qu’ils ont apporté des idéaux de la révolution de 48 à cette dimension si particulière de la Californie, terre encore aujourd’hui d’utopies ! Pour le reste, ils ont peu ou prou disparu. A la différence des Italiens, des Irlandais ou des Chinois, les Français se sont fondus dans la population, ont anglicisé souvent leurs noms – ou sont rentrés en France. Ils n’avaient pas ce souci “communautaire” des autres pays évoqués.

Parmi les documents que vous avez collectés, quels sont ceux qui vous ont le plus touché, surpris ou impressionné ?

Parmi les documents étonnants, il y a le témoignage, d’une précision remarquable sur les débuts de la ruée, du consul Moerenhout, qui avait une belle plume. Le témoignage le plus complet sur les temps de la ruée à San Francisco est celui d’Ernest de Massey dont j’ai publié de larges extraits mais qui mériterait d’être édité in-extenso. Enfin, celui qui m’a beaucoup touché est le journal d’un jeune Breton originaire de Morlaix, Ro-ivoalan, qui m’a été communiqué après la parution de mon roman par un M. Quintin, qui le tenait de son ancêtre : le journal d’un jeune garçon qui a accompagné Raousset-boulbon dans son expédition dans le Sonora mexicain, journal qui venait compléter les “blancs” des historiens. D’autant plus émouvant pour moi qu’il se révélait parfaitement en résonance avec que j’avais imaginé…

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