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Les Français du Titanic, 100 ans après

Dans la nuit du 14 au 15 avril 1912, le navire coule avec 49 Français à bord. Aujourd’hui, ils se rappellent à notre mémoire dans un livre passionnant.

Cent ans après, le Titanic refait surface. Parti le 10 avril 1912 de Southampton en Angleterre, le célèbre paquebot réputé “insubmersible” doit rallier New York aux Etats-Unis. Quatre jours plus tard, le voyage inaugural prend fin. Heurté par un iceberg, le navire sombre dans l’Atlantique Nord. Sur les 2 435 passagers et 885 membres d’équipage, environ 1 500 personnes disparaissent en mer. Embarqués à bord, une cinquantaine de Français font alors le voyage de leur vie. L’Association française du Titanic leur a consacré un ouvrage : Les Français du Titanic*. A l’occasion du centenaire du naufrage, deux des auteurs, François Codet et Franck Gavard-Perret, reviennent pour France-Amérique sur leur histoire.

France-Amérique : Pouvez-vous nous restituer le contexte historique de l’époque ?

Francois Codet : L’Atlantique Nord est le lieu d’une activité maritime intense. Les paquebots, comme ceux de la compagnie britannique White Star Line, transportent de très nombreux passagers, qui voyagent en 1ère ou 2ème classe pour raisons personnelles ou pour affaires, ou en 3ème classe, le plus souvent des immigrants. Entre 1870 et 1914, il y a une immigration importante entre l’Europe et les Etats-Unis. Les paquebots font donc de gros profits grâce à cette clientèle. En France, Le Havre est la tête de ligne de la Compagnie générale transatlantique, et Cherbourg le port d’escale des bateaux britanniques, allemands, hollandais et belges.

L’escale à Cherbourg en Normandie a-t-elle suscité un véritable enthousiasme ?

FC : Les escales à Cherbourg s’effectuaient sur rades et le Titanic y a séjourné entre 18h et un peu plus de 20h, à la nuit tombante. Peu de Cherbourgeois ont donc pu le voir ce 10 avril 1912. Parmi les passagers français à bord, un peu plus d’une vingtaine ont embarqué à Cherbourg et neuf à Southampton. Lorsque ces grands bateaux faisaient escale, c’était tout de même un événement. L’Olympic, le frère aîné du Titanic, est passé par Cherbourg en juin 1911. Par temps clair, il a été photographié et visité par la presse.

Qui étaient les Français à bord du Titanic ?

FC : Sur le bateau, les Français étaient assez bien répartis. Certains se trouvaient en 1ère, en 2ème ou en 3ème classe. Sans oublier les membres d’équipage. En 1ère classe, il y avait un personnage assez connu, qui s’appelait Paul Chevré, un sculpteur à l’origine de plusieurs statues érigées à Montréal et Québec. Voyageur régulier sur l’Atlantique, ce Belge de naissance avait été retenu par les Canadiens pour réaliser la décoration de leurs villes. Plusieurs de ces statues sont d’ailleurs toujours visibles. Les autres passagers de 1ère classe voyageaient pour affaires, comme Fernand Omont, un courtier en coton de 27 ans qui se rendait à La Nouvelle-Orléans (il aurait embarqué à la dernière minute), ou Pierre Maréchal, versé dans l’aviation, qui ralliait les Etats-Unis pour rencontrer l’aviateur Glenn Curtiss. Autrement, certaines gens au service d’Américains aisés, comme secrétaires ou dames de compagnie (au moins 4 femmes et 2 hommes), ont pu voyager en cabines de 1ère classe pour être à portée immédiate de leurs employeurs, ou en 2ème classe si leurs employeurs estimaient qu’ils n’avaient pas besoin d’eux lors des 5 jours de traversée. En 2ème classe, vous aviez des passagers de provenances diverses, dont curieusement le seul passager noir, un Haïtien marié à une Française. Joseph Laroche avait prévu de voyager sur le paquebot France, mais après avoir appris que ses enfants ne pourraient pas l’accompagner à la salle à manger, il avait changé son billet pour embarquer sur le Titanic où la chose était possible. Pour finir, mentionnons également le steward Paul Lefebvre ou le jeune violoncelliste, Roger Bricoux, membre de l’orchestre du Titanic et seul musicien français à bord.

On comptait aussi plusieurs cuisiniers français…

Franck Gavard-Perret : Parmi eux, il y avait un certain Auguste Louis Coutin. Il travaillait dans les cuisines du fameux restaurant A la Carte, l’un des restaurants les plus luxueux du Titanic, réservé aux passagers de 1ère classe. Dirigé par un Italien formé au Ritz, Luigi Gatti dit “Luigi”, il employait 16 Français (réceptionniste, cuisiniers, serveurs), dont le Chef de cuisine, Pierre Rousseau. Né à Chambéry en Savoie en 1884, Auguste Coutin était parti avec sa famille en Angleterre pour travailler d’abord à Londres, puis à Southampton pour le compte de la White Star Line. En 1911, il œuvrait sur le paquebot Olympic avant son transfert à bord du Titanic. La plupart des Français du restaurant, qui venaient de Paris et de province, se faisaient d’ailleurs embaucher outre-Manche. A la fin du XIXe et au début du XXe siècle, la cuisine française, mais aussi italienne, étaient alors très appréciées des anglo-saxons. Le manager et secrétaire du Chef, Paul Maugé, fut le seul Français survivant du restaurant A la Carte.

Quelle était la vie des Français à bord ?

FC : Le Titanic était l’un des bateaux les plus confortables de son époque. La 1ère classe était franchement luxueuse. Les chambres étaient proches de celles des grands hôtels à terre, ce qui n’était pas toujours le cas à bord des paquebots. Les gens de 2ème classe bénéficiaient également d’un certain confort et de chambres spacieuses. La White Star Line était réputée pour privilégier le confort de ses aménagements. Quant à la 3ème classe, à la différence d’un certain nombre de bateaux où les aménagements collectifs étaient extrêmement rustiques, ceux du Titanic offraient des cabines pour un maximum de 8 ou 10 personnes. Mais beaucoup d’entre elles comportaient seulement 2 ou 4 places, un confort largement supérieur à celui que l’on pouvait trouver sur les paquebots équivalents de l’époque.

Des Français faisaient-ils partie des passagers les plus fortunés ?

FC : Non. Les passagers les plus fortunés et les plus en vue étaient sans conteste les Américains. Parmi eux, les businessmen Jacob Astor, Benjamin Guggenheim, Isidor Straus (propriétaire des magasins Macy’s) ou George Widener. Les Britanniques étaient de condition plus modeste, à l’image du journaliste renommé et engagé, William Thomas Stead. A la soixantaine bien sonnée, il se rendait à New York pour une conférence sur la paix à l’invitation du président des Etats-Unis, William Howard Taft.

Des journalistes français ont-ils embarqué sur le bateau ?

F.G.-P. : Un certain Jean-Noël Malachard, cinéaste pour la société Pathé, était du voyage. Issu d’une petite bourgade viticole au nord de Lyon dans le Beaujolais, il n’a jamais voulu reprendre l’exploitation familiale. Après un détour par Constantinople (Istanbul en Turquie, ndlr), le jeune homme de 26 ans est devenu opérateur pour les Actualités de Pathé Journal. Il avait été envoyé aux Etats-Unis pour filmer l’arrivée à New York du paquebot France, qui effectuait alors son voyage inaugural depuis Le Havre, le 20 avril 1912. Dix jours après le départ du Titanic. Nous savons qu’il y a eu au minimum une personne de 2ème classe qui a filmé à bord les installations du paquebot. Comme Malachard, un autre passager était pourvu d’une caméra, le cinéaste William Harbeck, lui aussi en 2ème classe. Le témoignage dont nous disposons n’étant pas plus précis, nous ne savons pas qui fut l’auteur des films sur le bateau. Quoi qu’il en soit, le matériel a été perdu dans le naufrage. Pour l’anecdote, le France fut le premier navire, après la disparition du Titanic, à disposer de plus de places dans les canots de sauvetage que de passagers et membres d’équipage. A l’époque, le bruit courait plus ou moins discrètement.

Selon vous, le Titanic est aussi un peu français…

FC : Avec les membres d’équipage et les passagers, l’industrie et l’art français ont participé à la mise en œuvre du Titanic. Le constructeur automobile Citroën a ainsi contribué à la fabrication des moteurs achetés par la White Star Line pour équiper ses paquebots. Ce fut une équipe de Besançon qui vint assurer la finition des dorures sur bois du Titanic à Southampton. Sans oublier l’expédition océanographique franco-américaine, menée entre autres par Jean-Louis Michel de l’Ifremer, qui découvrit l’épave en 1985, par 3 800 mètres de fond. Mais il y avait un grand nombre de nationalités à bord du Titanic : 113 Irlandais, des scandinaves en quantité, dont plus de 100 Suédois. Avec 49 représentants, les Français n’étaient pas une communauté négligeable.

Comment les Français ont-ils vécu le naufrage ?

FC : La collision avec l’iceberg survient vers 23h40 dans la nuit du 14 au 15 avril 1912. Vers 00h05, le commandant décide de faire embarquer les passagers sur les canots de sauvetage. Prévenus à la voix par les stewards, les passagers commencent à se rassembler sur le pont des embarcations vers 00h15. Trois des Français passagers de 1ère classe – Omont, Maréchal et Chevré – jouent alors au bridge au Café Parisien du bateau. Par chance, ils ont pu embarquer dans le premier canot tout proche. A cette heure précoce, vers 00h30, beaucoup de femmes ont refusé de partir sans leur mari. Elles trouvaient qu’il faisait très froid et la descente d’une vingtaine de mètres dans l’obscurité trop impressionnante, le premier canot n’était donc qu’à moitié rempli. D’après ce que l’on sait, l’officier en charge a vu ces trois hommes et leur a proposé d’embarquer. Ce qu’ils ont fait. Sur les 19 Français qui ont survécu, il y avait 6 hommes, 8 femmes et 5 enfants. Tous ceux de 1ère classe et les femmes et les enfants de 2ème classe ont survécu. A l’exception d’une passagère, Henriette Yvois, mannequin à Paris, qui aurait entretenu une liaison avec un cinéaste américain, William Harbeck.

Des passagers ont fait acte de bravoure, comme le Français René-Jacques Lévy…

FC : Originaire de Nancy en Lorraine, René-Jacques Lévy était un ingénieur chimiste, émigré au Québec. Revenu en France pour l’enterrement d’un proche, il partageait fortuitement sa cabine avec Jean-Noël Malachard et une troisième personne que nous n’avons pu identifier. Au cours du voyage, ils s’étaient liés d’amitié avec une passagère suisse naturalisée américaine, Marie Jerwan. “Nous prendrons soin de toi “, avaient-ils promis. Le soir du drame, ils l’ont aidée à embarquer dans un canot et lui ont fait un geste d’adieu. C’est la dernière fois qu’ils ont été vus vivants. Cent ans plus tard, la Royal Society of Chemistry dont il était membre, a décidé de rendre un hommage posthume à René-Jacques Lévy, lors d’une cérémonie le 19 novembre prochain à Londres.

Que sont devenus les 19 Français survivants ?

FC : Ils ont plus ou moins repris le cours de leur existence. Mais Paul Chevré, qui avait 47 ans à l’époque, n’a survécu que jusqu’en février 1914. L’émotion liée au naufrage du Titanic l’a profondément marqué. Réputé fragile, il est mort de maladie. En revanche, Fernand Omont et Pierre Maréchal ont poursuivi leurs carrières respectives. Quant aux autres, beaucoup se sont retrouvés veufs, veuves ou orphelins, et ont connu des périodes difficiles dans les années qui ont suivi. Certaines femmes se sont remariées.

Certains d’entre-eux se sont-ils installés aux Etats-Unis ?

FC : Il y a cette dame de compagnie, Berthe Leroy, qui habitait déjà aux Etats-Unis, auprès de sa patronne, Mahala Douglas, la veuve du fondateur de l’entreprise céréalière Quaker Oats, Walter Donald Douglas, disparu dans le naufrage. Le couple avait acquis une propriété au bord du lac Minnetonka dans le Minnesota, où elle vécut jusqu’en 1945. Berthe Leroy accompagna même Mme Douglas, lors d’une mission diplomatique au Chili, en compagnie du secrétaire d’Etat américain Kellogg. Elle est décédée en 1972.

Des Français ont-ils été inhumés en Amérique du Nord ?

FC : Cinq Français sont enterrés à Halifax, la capitale de la province canadienne de la Nouvelle-Ecosse. Lors du naufrage qui s’est produit par mer calme et par temps froid, beaucoup de passagers sont morts d’hypothermie. Pour récupérer les corps qui flottaient, la compagnie a alors affrété des navires canadiens. Sur les 328 repêchés, près de 150 ont été inhumés à Halifax. L’un des cinq Français a même été enterré par erreur au cimetière juif parce qu’il portait un nom d’emprunt.

Pourquoi avoir décidé de rédiger cet ouvrage ?

FC : Nous nous sommes rendus compte que l’existence de ces Français était des plus brumeuses pour le public et qu’il était intéressant de reconstituer leur parcours. Nous voulions combler un vide historique. En fait, nous ne sommes pas les seuls à avoir fait cela. Le premier est un journaliste canadien qui s’est penché sur la vie des Canadiens à bord du paquebot et des immigrants qui se rendaient au Canada. Après lui, un Norvégien et un Irlandais ont reconstitué les éléments biographiques de leurs compatriotes embarqués. Nous sommes finalement les quatrièmes à identifier une communauté sur le Titanic et à en parler de façon aussi détaillée dans un livre.

Participerez-vous aux commémorations du centenaire du Titanic ?

FC : Bien sûr. Les membres de l’association se rendront en groupe, du 13 au 15 avril à Cherbourg, pour participer à l’inauguration d’un parcours scénographique sur le Titanic à la Cité de la Mer.

 

*Les Français du Titanic, de François Codet, Alain Dufief, Franck Gavard-Perret et Olivier Mendez (Editions Marines, 2011).

  • Je suis Françoise Malachard, descendante de Jean-Noël Malachard, cinéaste pour Pathé passager de 2ème classe du Titanic. Il en est l’une des victimes. Je voudrais faire partie de l’association. Je suis sa petite nièce. Comment faire ?

    Françoise Malachard
    06.65.21.78.50

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