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Les Français migrateurs de la capitale

Ils sont 14 000 Français à vivre dans la capitale américaine. Qu’ils viennent seuls ou en famille, à l’ambassade ou à l’aventure, qu’ils taillent des costumes aux présidents ou qu’ils nourrissent les généraux, ils ne restent souvent à Washington que le temps d’une escale. Portraits en chassé-croisé.

« Attendez ! Je vais chercher ma tomate pour les photos ! » Sous sa longue crinière blanche, tomate de tissu au garrot, Georges de Paris, tailleur pour hommes et – présidents –, semble tout droit sorti d’un film de Frank Capra. Quarante années à Washington en on fait une institution française, au même titre que la statue de Rochambeau qui orne la place Lafayette.

Lorsqu’il est arrivé à Washington en 1960, Georges de Paris a commencé par dormir dans la rue. Mais cet infatigable mousquetaire de la confection masculine s’est taillé à la force du poignet, une place à la mesure de sa démesure dans tous les closets qui comptent, de Capitol Hill à la Maison-Blanche. Dans un jargon très personnel, mélange de français, d’anglais et d’espagnol, il fait le tour des chutes de tissus étiquetées au nom de ses illustres clients : une flanelle grise pour Dick Cheney, un jersey de laine finement rayé pour Kofi Annan… Son palmarès présidentiel, qu’il affiche avec fierté sur les murs, va de Lyndon Johnson à George W. Bush. Il parle de chacun avec plus de tendresse que de déférence, et avoue avoir un petit faible pour Ronald Reagan : « Alors lui, il savait exactement ce qu’il voulait, et il employait les bons termes. Voilà ce que c’est d’avoir été acteur à Hollywood. » Il espère bien habiller Barack Obama, mais reste prudent : « Le problème c’est que pour l’instant, il n’achète que du prêt-à-porter. »

Georges de Paris perpétue à sa façon une tradition française particulièrement ancrée à Washington : la ville, construite à la fin du XVIIIe siècle sur les rives vierges du Potomac, pour donner aux États-Unis nouvellement formés une capitale fédérale neutre, n’est-elle pas née sous une constellation d’étoiles françaises ? Outre Charles l’Enfant, architecte parisien, compagnon d’armes du général Washington et mandaté en 1797 pour dessiner le premier plan de la capitale, il y a bien sûr les célébrissimes généraux La Fayette et Rochambeau, qui, à tour de rôle, vinrent prêter main-forte aux jeunes armées d’Amérique en quête d’indépendance.

Aujourd’hui ce sont 14 000 Français qui habitent la capitale fédérale, et plus de 30 000 si l’on considère le « Grand Washington », qui s’étale au-delà du District de Columbia, aux États du Maryland et de Virginie. Une population qualifiée par son consul général, Michel Schauffhauser, de « jeune, active et mobile » : Washington la polyglotte est une ville de passage obligé pour tous les oiseaux migrateurs que compte le monde diplomatique et des affaires. Construite ex-nihilo à des fins politiques et administratives, la ville ressemble ainsi à une grande fille sage, à la fois consciente et gênée de son manque de fantaisie. « On ne vient pas à Washington pour faire de l’art ou pour rêver, on y vient pour travailler », constate Michel Schauffhauser. On y arrive souvent en famille, le temps d’un mandat ou deux à l’ambassade, au Fonds monétaire international, à la Banque mondiale. On y travaille quelques années pour le compte d’Air France, EDF ou Areva, « avant de repartir pour d’autres postes prestigieux aux quatre coins du monde ».

Un couvre-feu pour les moins de 18 ans

Au Lycée Français Rochambeau, dans la banlieue résidentielle de Bethesda, on conçoit mieux que partout ailleurs la réalité de ce chassé-croisé multiculturel. Sur les 1500 élèves que comptent le lycée, la majorité est bien sûr française, enfants de hauts fonctionnaires ou d’hommes d’affaires. Mais « il y a également beaucoup d’étrangers, parfois même non francophones, mais dont les parents savent qu’ils pourront retrouver sur le lieu de leur prochaine affectation, un lycée français et ainsi préserver une certaine cohérence dans les études de leurs enfants, » explique Frédéric Dinel, professeur de français en poste depuis cinq ans. Les élèves de terminale de M. Dinel, pour la plupart habitués au nomadisme, reconnaissent la richesse du « melting pot » de Washington mais déplorent un certain manque de liberté au quotidien. « Il y a un couvre-feu pour les moins de 18 ans. À minuit, on n’a plus le droit d’être dans les rues, vous y croyez ? », lance Samuel Geye, qui, à 17 ans, a déjà vécu dans une demi-douzaine de pays différents. Les autres élèves acquiescent : il n’est pas tous les jours facile de vivre dans un cocon studieux.
Mais le calme de la capitale fédérale n’a pas que des inconvénients : Camille Pascal, une jeune créatrice française de 28 ans, qui a suivi à Washington son mari François, architecte dans un cabinet américain, a décidé de lancer sa propre marque de prêt-à-porter haut de gamme : une première collection éponyme de quinze robes est sur le point d’être lancée, « des pièces simples déclinées en deux couleurs et un imprimé, que l’on peut accessoiriser pour les adapter à toutes les occasions ». Elle conçoit le fait de débuter à Washington comme une chance : « Je suis en pourparlers avec des distributeurs comme Macy’s et Saks, avec lesquels il serait beaucoup plus difficile de discuter si je voulais exposer à New York. Ici, on a la clientèle mais beaucoup moins de concurrents. » Le jeune couple s’est installé il y a un an et demi dans une charmante petite maison de Georgetown, et bien qu’attirés par la Grande Pomme, toute proche, tous deux sont heureux de pouvoir être les témoins privilégiés des changements politiques actuels : « On attend 5 millions de personnes à Washington le 20 janvier. Ça risque d’être n’importe quoi, mais c’est très excitant d’assister à tout ça », s’enthousiasme François.

La crème de la diplomatie mondiale

Une photographie accrochée au mur du légendaire hôtel Willard, et représentant une marée humaine venue célébrer dans la capitale la fin de la Seconde Guerre mondiale, donne une assez bonne idée de ce à quoi ressemblera la ville le jour de l’investiture du nouveau président. Situé juste en face de la Maison-Blanche, le plus vieux et le plus prestigieux hôtel de la capitale, constituait le repaire des lobbyistes qui, regroupés pour débattre des heures durant, au rez-de-chaussée, furent à l’origine du mot « lobby ». Ses deux restaurants, le somptueux Willard Room et le très charmant et accessible Café du Parc, sont tenus par des chefs français, Nicolas Legret, 37 ans, et Christophe Marque, 28 ans. Nicolas, vit depuis sept ans à Washington et a vu passer au Willard Room la crème de la diplomatie mondiale, de Nicolas Sarkozy, qu’on « a beaucoup vu ces derniers mois à cause de la crise économique », au général David Petraeus, responsable des armées déployées en Irak, et qui pour rien au monde ne manquerait à ses habitudes : « Son poisson grillé ou sa côte de bœuf, toujours ! »
Christophe Marque est lui plus nostalgique de la France, où le public est généralement plus ouvert aux innovations gastronomiques : « Ici, les gens prennent toujours la même chose, c’est difficile de leur faire découvrir de nouvelles saveurs. Et puis, avec la crise, ils hésitent à venir au restaurant ». Dans le décor bleu-blanc-bois de son restaurant, il a tout de même l’air d’un chef de cuisine heureux. « Bon, je ne m’inquiète pas trop. Les Américains sont quand même pleins de surprises. Qui aurait pensé qu’ils éliraient un jour un Barack Obama ? » Derrière la fenêtre, sous un soleil d’hiver pâle, la Maison-Blanche, impassible et rayonnante, attend son nouvel occupant.

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