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Les médias s’interrogent sur leur couverture de la menace d’autodafé

La menace d’un obscur pasteur américain de brûler un exemplaire du Coran a déclenché un débat d’introspection dans les médias américains à propos de la couverture qu’ils ont consacrée à cette provocation.

Avant que le pasteur Terry Jones suspende jeudi son projet, la chaîne d’information Fox News avait annoncé qu’elle ne couvrirait pas la destruction du livre saint de l’islam. L’agence Associated Press, citant une politique visant à “ne pas couvrir les événements gratuits conçus pour provoquer et insulter”, a elle aussi indiqué qu’elle ne diffuserait pas d’images montrant un bûcher de livres saints. “Ce n’est qu’un type qui habite au milieu de nulle part, qui a une cinquantaine de fidèles et qui, à ma connaissance, a décidé de se faire remarquer en disant qu’il allait brûler un Coran”, se justifie Michael Clemente, vice-président de Fox News, dans un entretien au quotidien Baltimore Sun. “Il y a beaucoup de choses plus importantes que ça qui se passent dans le monde”.
La secrétaire d’Etat Hillary Clinton a émis l’espoir en milieu de semaine que les médias ignoreraient l’autodafé, par “patriotisme”. Teintée d’ironie, la remarque a déclenché les rires, mais le risque de violences pouvant accompagner l’initiative du pasteur a fait s’interroger les médias.

“L’histoire de ce pasteur allumé me semble couverte à l’excès, avec des conséquences potentiellement dangereuses”, note le chroniqueur médias du Washington Post, Howard Kurtz, sur son blog. “Pourquoi le monde entier devrait-il suivre l’agitation d’un obscur brûleur de livres en Floride”? ajoute M. Kurtz. “On peut dire qu’on se contente de couvrir un événement, mais nos porte-voix combinés en font une affaire internationale”.

Il n’a pas échappé à Dan Kennedy, professeur de journalisme à l’université Northeastern à Boston (nord-est), que la menace du pasteur coïncide avec la polémique suscitée par le projet de construction d’un centre culturel musulman à proximité du site des attentats du 11-Septembre à New York.Les médias “qui ont mouliné semaine après semaine sur la mosquée de Ground Zero ont un degré de complicité” dans l’importance prêtée aux projets du pasteur Jones, déclare M. Kennedy à l’AFP. “Peut-être que ce religieux aurait mis ses projets à exécution et brûlé un Coran quoi qu’il arrive”, a-t-il précisé. “Mais tout le débat enflammé, ainsi qu’inexact, sur le centre musulman près de Ground Zero a conduit à un climat où cette idée de brûler un Coran a pu passer pour bonne, au moins pour certains”.

Mike Thomas, éditorialiste à l’Orlando Sentinel, dans l’Etat de Floride où vit le pasteur, a dénoncé la responsabilité des médias. “Si un pauvre type brûle quelques corans dans les bois et que les médias ne sont pas là pour le filmer, est-ce que c’est une info? Bien sûr que non”. Et de conclure: “sans nous, cet autodafé ne serait pas grand chose d’autre qu’une vidéo floue sur YouTube”.

Mais pour le chroniqueur télévision de l’hebdomadaire Time, James Poniewozik, l’histoire a pris une telle ampleur qu’elle ne peut plus être ignorée. “Des dirigeants mondiaux, des responsables militaires se sont prononcés. L’intérêt international est réel, tout comme la perspective de manifestations et de troubles réels et non virtuels”, note-t-il.
Nihad Awad, directeur exécutif de l’organisation Council on American-Islamic Relations, remarque que le pasteur est parvenu à ses fins.”Ce qu’il veut, c’est se faire remarquer”, selon M. Awad. “En ce sens il a réussi, il a réussi à détourner les médias des vrais problèmes. Peut-être qu’on peut tous en tirer une leçon”.

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