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Les mille et une vies de Madeleine Malraux à New York

Comme les chats, Madeleine Malraux, 99 ans cette année, a eu plusieurs vies. Pianiste virtuose et seconde épouse de l’écrivain et ministre André Malraux, égérie d’un microcosme francophile dans le New York des années 70, amie de Jackie Kennedy et d’Isaac Stern, ambassadrice d’une élégance à la française… Grâce à Madeleine Malraux, dont le journal reconstitué est paru en octobre dernier, on s’immerge dans cette grande histoire du XXe siècle, racontée “Avec une légère intimité”*. Portrait d’une femme rare, qui n’a cessé de se réinventer, sous la plume de sa petite-fille.

Scène du New York State Theater, 25 mai 1975. La Sonatine de Ravel déploie ses mouvements ondoyants sous les longues mains d’une pianiste vêtue de voile rouge. Ses cheveux bruns sont relevés en chignon. Son regard, tendu, concentré, se pose alternativement sur le clavier puis sur la danseuse étoile Violette Verdy, en bleu, qui dévoile la grâce et l’invention endiablée de George Balanchine aux côtés de son partenaire masculin, Jean-Pierre Bonnefous, lui-même habillé de blanc. La pianiste qui rythme cet extraordinaire pas-de-deux, joyau de ce très français Festival Ravel, c’est Madeleine Malraux, l’épouse de l’écrivain et ministre de la Culture, dont elle vient de quitter l’ombre grandissante pour amorcer sa renaissance américaine.

A la voir, au cœur de cette décennie flamboyante des seventies, égérie glamour et talentueuse d’un microcosme de happy few new-yorkais, dont les figures ne sont autres qu’Isaac Stern, Igor Stravinsky, Nicolas Nabokov ou le chorégraphe George Balanchine, qui se douterait qu’une poignée d’années tout juste la sépare du drame, de l’innommable perte de deux enfants ? Retour en arrière. Mai 1961, André Malraux est au sommet du pouvoir, aux côtés du général de Gaulle. Son épouse, Madeleine, est l’une des plus élégantes “femme de”, parmi ces cercles amidonnés qui font le corset de l’époque. Discrète, mais chaleureuse et délicate, Madeleine sait se faire apprécier de tous : des officiels d’une vie publique qui les ronge insidieusement, mais aussi des artistes, dont Malraux se fait l’ambassadeur génial.

Soudain, la nouvelle tombe. Les deux fils d’André, que Madeleine a élevés depuis toujours, sont victimes d’un tragique accident de voiture. À l’orée d’un deuil insoutenable, les Malraux doivent accueillir les Kennedy en visite officielle. C’est paradoxalement là que naîtra cette amitié si particulière qui unira les deux épouses, Madeleine et Jackie. Entre ces deux souffrances tues, demeure Alain, le fils de Madeleine et de Roland, son premier époux et frère d’André. Car côté drames, chez les Malraux, on n’en est pas au galop d’essai. Remontons un peu plus loin dans le temps. Nous sommes avant-guerre. Madeleine s’appelle encore Lioux. Elle est soliste et professeur de piano au conservatoire de Toulouse. Cette jeune femme indépendante et sportive, dotée d’un immense talent pour la musique, croise le chemin de Roland Malraux, frère du prix Goncourt, lui-même journaliste et traducteur. La guerre scelle leur amour d’un mariage en noir. Alors que la promesse d’un enfant se profile, l’urgence de la Résistance happe le courage et la présence de Roland, qui disparaît, on ne sait vraiment où. Prisonnier ? Vivant ? Mort ?

Deux absents en commun

A la Libération, Madeleine apprend le décès de Roland, dans le naufrage du Cap Arcona, le navire qui l’éloignait du camp de Neuengamme déserté par les Allemands. De son côté, André est veuf de sa compagne Josette Clotis, fauchée par le tortillard de Saint-Chamant, qui lui laisse deux fils, Vincent et Gauthier. Les deux ombres, pétries de traumatismes, vont reconstruire ensemble l’ébauche d’une famille, la tentative d’une harmonie, avec ces trois garçonnets à élever. D’abord, simplement sous le même toit. Puis en tant que couple.

S’en suivent vingt ans de vie commune, dans ce grand hôtel particulier de Boulogne où trône le piano double de Madeleine, orné des quelques feuillets quotidiens d’André, qu’il lui laisse la délicatesse de relire. Entre écrits sur l’art – La Psychologie de l’Art, parue en 1947, est dédiée à Madeleine –, voyages autour du monde, rencontres des plus grands et responsabilités politiques, le curseur se déplace progressivement de la sphère intime à la sphère publique. Madeleine a mis sa carrière de pianiste entre parenthèses pour incarner cet équilibre qui faisait défaut à André, pour être la mère de trois orphelins, pour oublier qu’elle a perdu son grand amour, Roland, catalysant tous ses rêves. Quand la tragédie frappe à nouveau, avec l’accident mortel de Vincent et Gauthier, puis avec l’attentat chez eux, à Boulogne – en pleine crise algérienne – blessant atrocement la fille de leurs propriétaires, le couple Malraux, contraint de déménager, quitte définitivement le cadre de leur harmonie et s’installe au pavillon de la Lanterne à Versailles. Le quotidien se transforme en enfer, dont une séparation inéluctable délivre Madeleine, non sans humiliation.

Renaissance new-yorkaise

C’est à New York que Madeleine se relève, parrainée tout à la fois par un petit monde d’artistes, par le génie de la finance André Meyer, qui la prend sous son aile, et par la belle Jackie Kennedy. Ces relations, Madeleine les a forgées au fil du temps, depuis que la France, par l’intermédiaire de Malraux, a prêté aux Etats-Unis La Joconde. L’occasion d’un séjour très officiel au cours duquel les épouses Malraux et Kennedy – que le magazine Life avait alors consacrées comme “également rayonnantes” –, se sont rapprochées.

A partir de la fin des années 60, Madeleine s’envole dans un tourbillon américain qui la propulse loin de l’atmosphère grinçante et empesée d’une vie qu’elle n’avait pas choisie. On croit en elle, elle existe à nouveau pour ce qu’elle est…

9 janvier 1968

Concert au Carnegie Hall hier soir, aux côtés d’Isaac Stern. Sonates de Mozart. La salle, pourtant comble, ne m’a pas tellement impressionnée, grâce à la présence rassurante d’Isaac (pourtant nous n’avions répété que trois fois). Et le Steinway – magnifique toucher – se conformait parfaitement à l’intention de mes doigts. Quelle chance de retrouver cette complicité musicale dont j’avais même oublié l’existence… Et je crois que j’ai bel et bien renoué avec la scène. Après le concert, nous avons eu un grand souper au champagne. Isaac m’a embrassée à la russe, sur les lèvres, la bouche pleine de champagne… C’était un peu dégoûtant, mais plutôt drôle ! (…) Une décennie piquante, luxueuse, enivrante dont Madeleine fait son miel et qu’elle commente avec humour et lucidité.

8 janvier 1969

Jackie Onassis et moi, ainsi qu’une petite bande, sommes allées au club El Morocco, sur East 54th. Comme il était gauche ! Jackie se moquait, pas trop méchamment, de lui… Je ne sais pourquoi, j’ai eu le sentiment que je n’avais rien à faire là, entre fauteuils zébrés et feuilles de palmier. Il y a des moments où j’emprunte une vie, un peu comme ces belles robes de collection que les couturiers me prêtent, avant de me les donner tout à fait.

Les amitiés new-yorkaises, sincères, demeureront au-delà du retour de Madeleine à Paris, qui ouvre un nouveau chapitre dans cette vie en forme de “concert au cœur du siècle”, et poursuit cette destinée digne d’Hollywood, à la fois flamboyante, tragique et musicale.

*Avec une légère intimité – Le Concert d’une vie au cœur du siècle, un livre de Madeleine et Céline Malraux (Baker Street/Larousse)

  • “Et le Steinway – magnifique toucher” reste résolument d’actualité… Je suis heureuse d’avoir eu la chance et le privilège d’écouter Madeleine Malraux deux fois dans son récital EsotErik Satie en mai 2007 à Paris, récital qui avait été annoncé dans Le Monde. J’ai son ouvrage Avec une légère intimité, quel livre passionnant et émouvant ! C’était le grand siècle.

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