Subscribe

Les notes justes de Mia Hansen-Love

Le père de mes enfants, récompensé l’an dernier à Cannes par le prix spécial du jury, dans la section « Un certain regard », sort le 28 mai à Chicago et New York. Repérée par le magazine Variety comme une des dix cinéastes à suivre, Mia Hansen-Love, réalisatrice française de 29 ans, impressionne par sa maîtrise de la mise en scène et la justesse de ton de son écriture.

Le père de mes enfants raconte l’histoire de Grégoire Canvel, un producteur de cinéma charismatique et reconnu qui se laisse peu à peu déborder par ses problèmes professionnels, au point de choisir le suicide comme porte de sortie. Il laisse derrière lui une œuvre mais aussi des dettes, sa femme et ses trois filles. Celles-ci doivent alors affronter l’absence soudaine d’un homme tellement présent, reconnaître ce qu’il leur a apporté plutôt que s’appesantir sur ce que sa mort leur a enlevé, et avec le temps, reconstruire leur vie. Pour l’aînée, Clémence, qui porte la seconde partie du film, cela voudra dire s’émanciper tout en embrassant la passion de son père pour le cinéma.

Entretien avec Mia Hansen-Love, un temps actrice dans les films de son compagnon Olivier Assayas ou critique pour Les Cahiers du Cinéma, et qui a trouvé, en passant derrière la caméra, le moyen d’exprimer son talent avec précision et élégance.

Le film est inspiré de la vie et la disparition brutale de Hubert Balsan, un producteur que vous avez connu (il a soutenu son premier film Tout est pardonné). Comment avez-vous selectionné les faits que vous vouliez conserver et ceux dont vous vouliez vous libérer ?

Ce travail s’est fait progressivement, au fil de mon inspiration. Parfois aussi, il s’est fait de lui-même car, par exemple, je ne connaissais que très peu de choses de la vie privée de Hubert Balsan. Cela m’a permis de me sentir complètement libre concernant les rapports du personnage avec sa famille. Par contre ce qui est très proche de la réalité, ce sont les derniers jours de la société de production, la faillite… même si c’est, en fait, en-dessous de la réalité.

L’intensité de la  vie professionnelle d’Antoine, rendue par une mise en scène très rythmée, est soulignée par des moments en famille paisibles et chaleureux.

Lorsque j’écris, je joue souvent sur les contrastes. De la même facon que le personnage de Grégoire est fort, rayonnant et sombre à la fois, le film joue sur une sorte de va-et-vient entre des états contraires, des moments hyperactifs au bureau, très stressants mais aussi très vivants, et la vie de famille très éloignée de tout ça. Chaque scène est enrichie par le hors-champ qu’a construit l’autre scène.

Ces moments d’apparente sérénité ne le sauvent pas…

Antoine a un rapport au cinéma qui finit par être destructeur après avoir été, on l’imagine, « constructeur ». Cette autre partie de sa vie finit par être complètement annulée par ses problèmes financiers… Le film raconte ce barrage qui saute… Son rapport au cinéma va le détruire entièrement.

Ce personnage est-il emblématique d’autres producteurs de cinéma indépendants qui doivent jongler entre les  besoins d’argent et l’exigence artistique ?

C’est normal que les gens du métier se reconnaissent dans le film car j’ai essayé de décrire ce milieu avec le plus grand réalisme possible. La tentation est donc forte pour nous de généraliser. Mais ce personnage est assez unique… Sa spécificité vient du fait qu’il ne parvienne pas à poser des limites et à les respecter. Il se laisse complètement habiter par le cinéma, jusqu’au plus profond de son être. Dieu merci, les producteurs, les meilleurs comme les pires, réussissent à garder un équilibre. Ils ont souvent une approche plus pragmatique de leur métier.

Comment avez-vous procédé pour rendre aussi vivantes les scènes sur le lieu de travail de Grégoire, sa  société de production, Moon Films ?

J’ai fait avec ma scripte un travail considérable de préparation que je n’avais jamais fait avant. On a beaucoup travaillé sur la manière de faire vivre cette société, en particulier en arrière-plan. On a écrit tous les dialogues des figurants, pour que le moindre geste soit justifié. Un peu, toute proportion gardée, comme Visconti qui, sur le tournage du Guépard, voulait qu’il y ait du linge dans les armoires, même si elles restaient fermées. En fait, même en sachant que personne ne verrait ce travail, ça m’a énormement aidé à faire vivre cet environnement de manière plus authentique, à être plus à l’aise au moment du tournage, à trouver un sens de la chorégraphie pendant les scènes…

Et comment avez-vous dirigé les acteurs, en particulier Louis-Do de Lencquesaing ?

Sur ce film, j’ai énormément travaillé sur le rythme et sur l’action. Mais de toute façon, j’essaie toujours d’éviter au maximum de parler des personnages sur un plan psychologique car je ne crois pas qu’expliquer mes motivations aux acteurs va les aider à trouver la vérité de la scène… Donc avec Louis-Do on a vraiment travaillé sur le rythme et la musicalité des scènes… Sur la vitesse des ses déplacements, la vitesse dans sa diction, de ses mouvements pendant qu’il parlait…

C’est la fille de Louis-Do de Lencquesaing, Alice, qui interprète Clémence Clevel,  la fille  du producteur dans votre film.

Je ne l’ai pas choisie parce qu’elle était la fille de Louis-Do. Ils avaient finalement très peu de scènes ensemble… mais c’est vrai qu’Alice était dans un état de fébrilité lié à la présence de son père pendant le tournage. Finalement cet état a beaucoup apporté au rôle. Normalement Alice est quelqu’un qui cache plutôt ses sentiments et là, elle avait un accès à son intériorité plus immédiat que si son père n’avait pas été dans le film…

Vous avez choisi des acteurs peu ou pas connus pour interprêter les rôles principaux de vos longs-métrages. Ce sera encore le cas pour votre prochain film. C’est un principe ?

Non. Je ne me dis pas à chaque fois que je ne veux pas tourner avec des acteurs connus. Mais c’est lié à l’esprit de chaque film. Il me semble que prendre des vedettes pour ces histoires serait en contradiction avec le sens du film. L’autre raison, c’est que je cherche l’acteur le plus convaincant par la présence qu’il dégage… et que c’est tombé sur des acteurs professionnels mais peu connus.

Le sens du titre Le père de mes enfants n’est pas aussi évident qu’il n’y paraît.

J’aime beaucoup ce titre car il inclut tout le monde. C’est un film chorale, pas dans le sens où il y a de nombreux acteurs principaux mais un ou deux rôles centraux qui sont des pivots à partir duquel on représente des univers.
Les enfants sont les enfants de la famille mais aussi les enfants du cinéma. Pour moi Hubert Balsan était un père spirituel. Dans le film, Clémence, l’aînée, est la fille biologique de Grégoire, puis dans la deuxième partie elle devient aussi sa fille spirituelle.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related