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Les oubliés de Buffalo se rebiffent

Depuis la fermeture en mai dernier, à Buffalo (NY), du centre de traitement régional pour les demandeurs de la résidence canadienne, des centaines de Français sont dans l’expectative quant à leur autorisation de séjour longue durée ou temporaire au Canada. Une attente qu’ils vivent dans l’angoisse et parfois dans la précarité.

Dans un mois, Marion* ne sait pas si elle pourra rester au Canada. Son visa de travail “Jeunes professionnels”, qui lui permet d’être employée dans une agence de tourisme, arrive à expiration fin février. Elle est sans nouvelles de l’immigration canadienne concernant l’avancée de son dossier de résidence permanente. Une demande qui a pourtant été déposée en février 2012 au consulat canadien de Buffalo (capitale de l’Etat de New York), l’ancien centre de traitement régional pour les demandeurs résidant déjà aux Etats-Unis et au Canada. En raison d’une réorganisation du réseau nord-américain de traitement des demandes, sur fond de coupes budgétaire au ministère, ce centre a fermé ses portes trois mois plus tard, laissant des milliers de dossiers dans un vide administratif.

“Je me sens vraiment lésée”, explique Marion depuis Montréal. “J’ai obtenu mon certificat de sélection du Québec (CSQ) en juillet 2011, passé ma visite médicale en avril 2012 et depuis, plus rien. Je n’ai aucune nouvelle. J’ai un ami qui a suivi la même procédure, à la même période que moi, en envoyant sa demande de résidence permanente à l’ambassade du Canada à Paris. Il l’a reçue il y a six mois.” Cette attente de visa a des répercussions sur la vie personnelle de la jeune femme, qui ne peut pas prétendre à certaines cartes de crédit ou à des assurances, tant que sa résidence n’est pas établie.

10 207 étrangers concernés

Comme Marion, ils sont 10 207, de toutes nationalités, dans le même cas, rapporte la Québécoise Michèle Dorion, porte-parole de ceux qui se surnomment “les Oubliés de Buffalo”. Son compagnon, français, était un des leurs jusqu’à il y a une semaine, quand il a reçu ses papiers stipulant qu’il était éligible à cette précieuse autorisation de résidence. “Le centre de Buffalo a fermé en mai et les dossiers n’ont été transférés vers le centre d’Ottawa qu’en juillet”, s’indigne Michèle Dorion. “Ils ont commencé à être traités seulement le 28 novembre ! Pas un seul dossier n’a été ouvert, pas un seul agent n’a essayé de faire avancer les choses pendant sept mois.”

Face au manque d’informations délivrées par Citoyenneté et Immigration Canada (CIC), l’organe gouvernemental en charge de ces questions, Michèle Dorion et son compagnon ont décidé de créer en novembre dernier la page Facebook des “Oubliés de Buffalo”. “Chaque semaine,  des centaines de personnes adhèrent à à ce groupe. Le nombre croissant de personnes concernées est un argument de poids dans le combat médiatique mené par ceux qui sont en attente d’une régularisation”, souligne la Canadienne. “Cela touche beaucoup de célibataires entre 20 et 40 ans, mais aussi des familles dans des situations sociales terribles. Comme elles ne peuvent souvent pas travailler légalement, elles vivent à crédit ou sont obligées de rentrer dans leur pays sans travail, alors qu’ici elles ont des promesses d’embauche.”

“Moralement, c’est difficile”

Cette page Facebook, lieu de discussion du collectif, est une véritable source d’information pour les Oubliés, mais aussi une lueur d’espoir : les membres sont prévenus à chaque fois qu’une personne reçoit sa carte de résident permanent (CPR). Elise* espère que son nom fera l’objet d’une publication de ce type rapidement. Originaire d’Angoulême, elle est arrivée dans la Belle Province un jour de décembre 2009, avec un “programme vacances-travail” (PVT), pour être photographe. Depuis sa dernière visite médicale en novembre 2011, la jeune femme de 27 ans n’a plus eu aucun retour du CIC. “Quand j’essaie de joindre le centre d’appel pour parler à quelqu’un, il faut attendre entre 45 minutes et une heure. Et les seules fois où j’ai eu quelqu’un, on m’a ri au nez”, déplore-t-elle.

En attendant, le visa touriste sur lequel Elise* vivait depuis un an vient d’expirer. Elle bénéficie actuellement du statut implicite qui lui donne le droit de rester légalement sur le territoire canadien, et espère un renouvellement en février. Depuis un an, sans travail, elle vit grâce au soutien financier de ses proches et à l’aide de son ami qu’elle doit épouser en septembre prochain. Pour cette raison, il est hors de question pour elle de rentrer en France, comme le font beaucoup d’autres. “Moralement, c’est difficile : il faut rester à la maison toute la journée à ne rien faire. Pourtant, j’ai des propositions d’emploi mais je dois je dois refuser des contrats. Si j’obtiens ma résidence, il va falloir que je reconstruise tout mon réseau.”

La France soutient ses compatriotes

Face à ce problème, les Oubliés de Buffalo ont alerté les politiques canadiens et organisé déjà deux rassemblements à Montréal et dernièrement à Québec. Des adjoints de deux députés du Nouveau Parti démocratique (opposition) y ont assisté. Pour les Oubliés français, des démarches ont également été engagées auprès des instances représentant l’Hexagone. Sur Facebook, dans une publication du 21 janvier dernier, Michèle Dorion précisait que l’ambassade de France à Ottawa et le consulat à Montréal étaient mobilisés.

Corinne Narassiguin, la députée socialiste des Français de l’étranger élue en Amérique du Nord en juin dernier, se dit également engagée, en tant que présidente du groupe d’amitié France-Canada à l’Assemblée nationale. Mais la manœuvre est délicate. Rappelons qu’en 2012 le Canada n’était pas favorable à la tenue d’élections de représentants étrangers sur ses terres. “Je tente de maintenir la pression sur des canaux diplomatiques acceptables : il ne s’agit pas de faire preuve d’ingérence ou de provocation. Je ne peux pas jouer un rôle direct dans les affaires fédérales canadiennes, c’est délicat, d’autant plus que le gouvernement ne reconnaît pas le statut de député des Français de l’étranger”, souligne la parlementaire.

Auprès de ses homologues canadiens, elle s’assure ainsi que la situation de ses compatriotes est connue de tous. “Le sénateur Rivard (membre du Parti conservateur du Québec, ndlr) m’a confirmée qu’il y avait eu un embouteillage dans la gestion des dossiers de Buffalo et qu’il tentait d’obtenir plus d’informations sur les nouvelles ressources qui pourraient être mises en place pour rattraper les retards.”

Une manifestation prévue à Ottawa

De son côté, CIC affirme aujourd’hui que la plupart des dossiers transférés de Buffalo au bureau des traitements d’Ottawa seront complétés d’ici l’été 2013. “Pour la majorité des catégories d’immigration, le délai de traitement des nouveaux dossiers pour les travailleurs qualifiés du Québec est de 9 mois à Ottawa. Le traitement est plus rapide que l’an dernier à Buffalo où il fallait attendre quinze mois”, explique Rémi Larivière, le responsable des relations médias du CIC.

Des délais encore trop longs pour les Oubliés de Buffalo qui attendent d’être fixés sur leur sort depuis plus de deux ans dans certains cas. Le 29 janvier prochain, de 11h30 à 14 heures, ils seront dans la capitale du pays de l’Erable pour manifester sur la colline du Parlement et tenter de faire avancer leur situation.

*Les prénoms ont été modifiés.

Pour en savoir plus :

Page Facebook des Oubliés de Buffalo : https://www.facebook.com/LesOubliesDeBuffaloEnAction?ref=ts&fref=ts

Les suivis des demandes de résidence peuvent se faire sur le site : http://www.cic.gc.ca/english/index-can.asp

 






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