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Les palmes d’or

 

 

On pourrait penser que la fameuse palme d’or est à un film ce que le prix Goncourt représente pour un livre, une garantie de notoriété au moins provisoire pour l’auteur et un gros chiffre de vente assuré. Il n’en est rien. Ne serait-ce que pour une raison : un film récompensé à Cannes sort parfois plusieurs mois après dans les salles françaises, et « l’effet palme » s’est estompé.

Autre raison, plus subjective. Beaucoup de films célébrés par les professionnels sont souvent novateurs, quitte à devenir plus tard des classiques incontournables du septième art. Le label magique « palme d’or » (appelé définitivement ainsi depuis 1980 après s’être intitulé « grand prix » et déjà « palme d’or » entre 1955 et 1963) est donc très relatif.

Flops et succès notoires

Si, au palmarès des entrées, on peut inscrire sans se tromper La Bataille du rail de René ­Clément, premier grand prix en 1946, qui a totalisé plus de 5,7 millions d’entrées, ou Le Troisième Homme d’Orson Welles, récompensé en 1949 et qui a rassemblé 5,6 millions de spectateurs, il faut saluer les plus de 7 millions du Salaire de la peur de Clouzot, récompensé en 1953, énorme succès qui sanctionne ses vertus de film d’aventures exotiques grand public.

On peut être aussi agréablement étonné par le succès du film russe de Mikhaïl Kalatozov Quand passent les cigognes en 1958, avec la bouleversante Tatiana Samoïlova (plus de 5 millions d’entrées), sans doute à cause de la curiosité qui entourait une oeuvre rare venue d’au-delà du rideau de fer. On comprend mieux que les spectateurs se soient bousculés dans les cinémas pour voir La Dolce Vita de Federico Fellini (3 millions), Le Monde du silence du commandant Cousteau et Louis ­Malle (plus de 3 millions), Le Guépard de Luchino Visconti ou Un homme et une femme qui révéla le metteur en scène débutant Claude Lelouch en 1966 (plus de 4 millions). En revanche, on peut inscrire au tableau des ratages La Parole donnée du Brésilien Anselmo Duarte en 1962, très vite entré dans l’oubli avec 200 000 entrées, noter que Viridiana de Luis Buñuel, couronné en 1961 sur un scandale, a atteint péniblement le chiffre de 600 000 et que Ces messieurs dames, comédie grinçante de l’Italien Pietro Germi, ex aequo avec Claude Lelouch en 1966 et sifflé à Cannes, n’a fait rire que 178 000 spectateurs en France.

Mais à partir de la fin des années 1960, la moyenne des entrées est en nette régression. On peut y voir l’influence grandissante de la télévision et les choix du jury plus orientés vers les films d’auteurs. Si M.A.S.H. de Robert Altman en 1970 est un gros succès (près de 4 millions), comme Taxi Driver de Martin Scorsese en 1976 ou le phénoménal Apocalypse Now de ­Francis Ford Coppola en 1979 (4,5 millions), d’autres sont d’emblée boudés par les spectateurs qui ont rangé la palme d’or au magasin des accessoires avec paillettes, stars et montée des marches.

Que dire de flops notoires comme celui du film politique engagé d’Elio Petri, La classe ouvrière va au paradis, en 1972, avec l’acteur porte-drapeau de la tendance artistico-révolution­naire Gian Maria Volonte (183 000 entrées), ou, l’année suivante, de La Méprise du Britannique Alan Bridges (198 000) ?

Plus surprenant encore sont les demi-échecs du film célébré du Polonais Andrzej Wajda, L’Homme de fer en 1981 (370 000) ou de Papa est en voyage d’affaires en 1985, qui consacre le réalisateur yougoslave Emir Kusturica, son regard neuf, lucide et ironique sur son pays (571 000). Même déception pour Pelle le conquérant du Danois Bille August (621 000) qui avait curieusement évincé le Polonais Krzysztof Kieslowski sur la Croisette en 1988. Récompensé une seconde fois en 1992 pour Les Meilleures Intentions, le cinéaste, sans doute mal perçu en France, n’atteindra même pas les 100 000 entrées.

Des documentaires polémiques

Symptôme significatif de la crise : dans les années 1990 rares sont les films primés à Cannes qui atteignent et dépassent le million d’entrées. Mis à part La Leçon de piano de Jane Campion en 1993 et le foisonnant Pulp ­Fiction de Quentin Tarantino en 1994 qui flirtent avec les 3 millions de spectateurs, des oeuvres originales comme L’Anguille de Shohei Imamura, Le Goût de la cerise d’Abbas Kiarostami ou le long pensum du Grec Theo ­Angelopoulos, L’Éternité et un jour, ont du mal à passionner plus de 160 000 spectateurs.

Plus récemment, seuls Le Pianiste de Roman Polanski ou le documentaire polémique du ­trublion Michael Moore, Fahrenheit 9/11, font respectivement 1.5 million et plus de 2 millions de spectateurs bouleversés ou curieux.

Mais, en 2005, L’Enfant, mélodrame naturaliste des frères Dardenne, déjà primés en 1999 pour Rosetta, atteint à peine les 360 000 entrées. Enfin, l’année dernière, Le vent se lève de l’Anglais Ken Loach est resté juste en dessous du million de spectateurs.

Alors que dire de l’effet palme d’or ? Il est pour le moins fluctuant et révèle surtout un phénomène qui n’est pas nouveau : le choix des jurés, souvent politique, voire opportuniste ou compensateur (on récompense Angelopoulos ou Nanni Moretti à l’endurance), est un regard artistique, engagé et précurseur qui n’emporte pas tout de suite l’adhésion du grand public.

© Le Figaro

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