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Les programmes bilingues, un financement en question

Le succès grandissant de l’enseignement bilingue français-anglais dans les écoles publiques américaines pose la question de son financement, qu’il soit public ou privé.

“Les programmes bilingues des écoles publiques sont le seul espoir pour mon fils d’avoir un enseignement en français de qualité”. Emma, une Française expatriée depuis deux ans à New York, se prépare avec inquiétude à la rentrée de son fils en grande section de maternelle (Kindergarten). Les écoles françaises privées de la ville sont trop chères pour elle. Elle espère donc placer son fils dans un des établissements publics de New York qui proposent un enseignement en français et en anglais. On en dénombre quatre actuellement, en attendant l’ouverture de deux nouvelles écoles, MS 51 et MS 256, à la rentrée prochaine.

Depuis 2007 et l’ouverture du premier programme français-anglais à l’école PS 58 de Carroll Gardens (Brooklyn), une révolution bilingue s’est effectuée, attirant des parents toujours plus nombreux. “Il y a la place pour 40 programmes bilingues supplémentaires à New York”, affirme Fabrice Jaumont, attaché à l’éducation de l’ambassade de France. Selon son estimation, il y aurait plus de 16 500 enfants francophones de 5 à 17 ans dans toute la ville. D’où le succès fulgurant de ces programmes. Un boom qui connaît aujourd’hui ses limites face au manque de moyens.

Petits investissments, grands effets

Contrairement aux établissements français privés, les écoles américaines qui proposent des programmes bilingues en français ne reçoivent aucune aide financière du ministère de l’Education. Marie Bouteillon, enseignante à l’origine de la création du premier programme bilingue français-anglais à New York, a donc décidé de se tourner vers l’Etat pour assurer la pérennité de ces programmes en plein développement. “Ce serait le seul moyen de répondre à la forte demande des familles françaises”. C’est dans cette optique qu’elle a envoyé, fin novembre, une lettre à tous les élus des Français de l’étranger. Marie Bouteillon estime qu’un apport de $370 par an et par élève serait nécessaire, soit un coût total de $4 810 pour les treize ans de scolarité, de la grande section de maternelle à la terminale.

En comparaison, un lycéen qui a bénéficié d’une bourse totale pour sa seule année de seconde au Lycée Français de New York, un établissement privé, a coûté $27 600 à l’Etat français. “On ne demande vraiment pas grand-chose car la ville et l’Etat de New York nous financent déjà en partie. Cela reviendrait beaucoup moins cher à la France de subventionner le public plutôt que le privé. Le retour sur investissement serait incroyable car cela viendrait en aide à beaucoup de familles”, assure Marie Bouteillon.

Une aide matérielle nécessaire

La réalité de la situation économique de la France ne va pourtant pas dans le sens d’une aide financière imminente de l’Etat pour le public. Interrogée sur une possible aide de l’Etat pour ces programmes, la ministre des Français de l’étranger Hélène Conway-Mouret reste pour le moment très évasive. “Mon rôle est de m’occuper du rayonnement du français. Ces classes y participent grandement. Mais je peux pas parler argent pour le moment”. Lors d’une visite en mars dernier de l’école PS 58 à Brooklyn, la ministre a néanmoins assuré qu’elle avait engagé une grande réflexion il y a trois mois sur les différentes possibilités d’aide aux programmes bilingues des écoles publiques. “Il faut que l’aide soit tripartite, a-t-elle poursuivi. L’Etat, les parents et le privé doivent s’engager car c’est dans leur intérêt à tous. C’est pourquoi j’ai convoqué de grandes entreprises comme Areva, Total et Carrefour pour réfléchir avec elles sur leur possible implication dans la création d’écoles françaises. Nous n’en sommes qu’au début de la réflexion”.

Parmi la centaine de programmes bilingues aux Etats-Unis, certains n’accueillent que très peu d’enfants français. C’est le cas par exemple dans l’Utah où seuls 5 des 2 400 élèves suivant cet enseignement bilingue sont français. Comment justifier alors un investissement français venant en aide à de très nombreux élèves américains ? La diffusion et le rayonnement du français à l’étranger ne semblent pas être des arguments suffisants en ces temps de crise. “La Chine et Taïwan donnent énormément d’argent pour la création de classes bilingues dans tous les Etats-Unis. Ils subventionnent même les professeurs et offrent des ressources pédagogiques”, souligne Marie Bouteillon.

Si un apport financier paraît utopique pour le moment, un soutien “en nature” de l’Etat français paraît en revanche envisageable. Actuellement en cours, la réforme de l’enseignement va d’abord se concentrer sur les établissements privés à l’étranger reconnus par l’Education nationale. Le soutien à apporter aux alternatives, comme les programmes bilingues des écoles publiques, ne sera étudié que dans la deuxième phase du projet.

La pérennité du programme en jeu

Actuellement, l’ambassade des Etats-Unis en France fournit certaines classes en livres. Les programmes américains d’histoire-géo étant par exemple très légers sur le Moyen Age et l’Antiquité, périodes pourtant très développées dans les curriculum français, les besoins en livres sont énormes. “Sans le don de $10 000 du sénateur Christophe Frassa (UMP), nous n’aurions pas pu avoir une bibliothèque de classe cette année”, affirme Marie Bouteillon. Outre un apport de matériel, les services culturels de l’ambassade organisent des séminaires de trois semaines en France sur le bilinguisme pour parfaire les formations des professeurs.

Une aide précieuse mais insuffisante pour Marie Bouteillon qui souhaiterait que le ministère de l’Education offre des bourses aux professeurs français qui souhaitent se former à l’enseignement bilingue. “Je rencontre de nombreux enseignants qui n’ont pas les moyens de se former aux Etats-Unis”. Douze postes sont à pourvoir à New York à la rentrée prochaine et seuls deux professeurs ont pour l’instant été recrutés. “Un master en enseignement bilingue français-anglais à Hunter College coûte $18 000. On peut toujours recruter des professeurs moins qualifiés mais ce serait s’attaquer à la pérennité du programme”, poursuit Marie Bouteillon.

Pour l’attaché à l’éducation de l’ambassade de France Fabrice Jaumont, l’argent nécessaire au développement des programmes bilingues pourrait venir du privé et notamment de la communauté française des Etats-Unis. “L’Etat ne peut pas tout faire. Nous avons besoin de levées de fonds privés. Il faut que les institutions publiques, les ambassades, les familles, les associations se mobilisent. La solution, c’est l’entraide de la communauté française et plus largement francophone”. Mais difficile pour lui de mobiliser Haïtiens et Sénégalais quand de nombreux Français méconnaissent encore l’offre des programmes bilingues à travers les Etats-Unis. “Il faut que les parents se transforment en entrepreneurs éducatifs. Je suis moi-même devenu un activiste !”, plaisante Fabrice Jaumont.

Selon lui, les programmes bilingues manquent autant d’information que d’argent. Optimiste, il est régulièrement touché de voir la volonté de certains parents francophones qui se battent pour que l’école de leur quartier ait un programme en français. “La jeune génération de parents français aux Etats-Unis a compris que ces programmes ne tomberont pas du ciel. Ce système doit venir de la base. Les francophones doivent savoir qu’ils ne sont pas seuls en Amérique. À nous de faire en sorte que la communauté se structure”.

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