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Les reprises américaines

Le PIB américain a, contre toute attente, reculé de 0,1% au dernier trimestre 2012. Les marchés financiers n’ont pas semblé s’en émouvoir outre mesure et le repli du dollar qui a suivi n’a été qu’anecdotique. Pourquoi un tel flegme alors qu’il s’agissait de la plus mauvaise performance trimestrielle depuis la fin de la “grande récession” de 2008-2009 ?

Tout simplement parce que derrière ce chiffre se cache une amélioration notable du côté privé de l’économie américaine. Mais attention, il est aussi révélateur des obstacles potentiels qui pourraient venir freiner cette renaissance américaine. A l’occasion du discours inaugural de son deuxième mandat, le président Obama a annoncé que “la reprise économique a commencé”. De quelle reprise s’agit-il, alors que le PIB a affiché treize trimestres consécutifs de croissance depuis mi-2009 ? Alors que le niveau d’activité est désormais de 2,5% supérieur à son précédent pic – soit avant la crise des subprime ?

La phase qui a suivi ce qu’il est désormais commun d’appeler la Grande Récession a été qualifiée de “reprise sans emploi” avec une polarisation croissante entre les individus qualifiés et non qualifiés dont les embauches sont reparties assez vite après 2009, et les emplois du milieu, ceux des cols bleus, victimes de l’économie iPhone (délocalisation des unités de production et assemblage), toujours en berne.

La forte hausse du taux de chômage de long terme (40% des chômeurs le sont depuis plus de six mois) entraîne un débat féroce sur l’ampleur de la hausse du chômage structurel, ce, d’autant plus, que le nombre d’emplois vacants rapporté au nombre de chômeurs est en hausse depuis 2007. Pour certains, l’inadéquation entre l’offre et la demande de travail s’explique par un déficit de qualification. Pour d’autres ce sont les chômeurs de longue durée qui sont stigmatisés et, peut-être aussi, moins enclins à rechercher un emploi en raison de l’extension des prestations chômage d’Obama.

Pour beaucoup au contraire, tout est affaire de cycle : la loi d’Okun, vieille de plus de cinquante ans, serait toujours vérifiée : l’emploi serait avant tout affaire de croissance et cette dernière serait toujours désespérément trop faible. Car, en y regardant de plus près, la Grande Récession a été plus profonde mais pas bien différente des précédentes phases de repli du PIB. Et les secteurs qui ont le plus contribué à la hausse du chômage (construction, secteur manufacturier, détail) sont ceux qui ont le plus contribué à sa baisse.

Le problème n’est pas tellement la lenteur de la reprise que le manque d’emploi. Cette lenteur peut s’expliquer par le désendettement du secteur privé. Depuis 2009, le manque à gagner en termes de croissance imputable au repli de la dette oscille entre 0,7 et 1 point par an. Mais l’explication n’est pas suffisante. Elle est aussi due à la lente résorption des excès de construction. Elle relève surtout du comportement des entreprises qui ont refusé tout recul de leur productivité (donc de leur profitabilité) pendant la récession. La part des salaires dans le revenu national est donc à un plus bas historique, les excès de liquidité des entreprises sont eux au plus haut, quand bien même les sommes engagées dans les fusions et acquisitions sont deux fois moindres qu’en 2007.

De quelle reprise Obama parle-t-il alors ? Il y a en fait deux reprises. La première est cyclique, elle s’inscrit dans la continuité du premier mandat. Mais elle est fragile, et elle dépend désormais crucialement des entreprises, de leur capacité et volonté d’investir. Les dernières statistiques de PIB sont en ce sens encourageantes, qui montrent un rythme d’accumulation de capital des plus élevés depuis cinq trimestres.

L’autre est plus discrète. Elle s’inscrit dans le temps long. Elle ne dépend pas de la demande mais de l’offre. On pense bien évidemment au secteur énergétique (pétrole, gaz naturel) et aux effets induits : moindre déficit commercial, baisse du prix de l’électricité, avantage comparatif pour l’industrie chimique. Mais ce n’est pas tout, derrière le repli de 0,1% du PIB en fin 2012 se cache une progression en rythme annuel de 15% de l’investissement résidentiel. La crise de la construction est derrière nous, signe d’un assainissement des excès des années 2000.

Bien sûr, il reste des efforts considérables à faire, mais ils se situent essentiellement du côté du secteur public. L’accord sur la falaise fiscale ne règle en rien les problèmes de long terme et ne modifie que très marginalement l’insuffisante progressivité de l’impôt. Le débat à venir sur la séquestration ne s’attaque pas à l’essentiel : les retraites et la santé. La chute de 22% des dépenses militaires explique en partie le repli du PIB fin 2012 et rappelle, dans un contexte de reprise réelle mais fragile, que toute consolidation budgétaire efficace doit faire l’objet d’un consensus politique large. Souhaitons qu’entre reports (plafond de la dette) et négociation (séquestration), la croissance de 2013 ne soit pas gangrenée par l’impossible compromis politique qui a caractérisé 2011 et 2012.

Evariste Lefeuvre, 39 ans, vit à New York. Normalien, agrégé d’Economie, il est chef économiste de Natixis North America. Il a co-écrit, avec David Abiker, le Dictionnaire posthume de la finance, signé en 2010 La Logique du hasard (Editions Eyrolles) puis, en novembre dernier, La Renaissance américaine (Editions Leo Scheer).

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