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Les terrasses, une habitude très française

« S’asseoir à un café est l’une des principales activités de Paris », écrit Joel Achenbach dans l’article du Washington Post publié le 13 août 2006. Cette phrase, formulée sur un ton léger, illustre pourtant une réalité culturelle très ancrée en France : prendre le temps d’observer le monde à travers le prisme de son verre.

Comme souvent, nous tenons nos habitudes du passé. S’asseoir à une table, profiter du moment, du spectacle urbain en tournant sa cuillère dans son café tiendrait son origine d’un moment précis de l’histoire sociale française.

La Belle Époque à Paris offre aux habitants de la capitale un monde nouveau, une vision du monde idéalisée. C’est le temps de l’art, des inventions, de l’insouciance, qui invitent les Parisiens à s’ouvrir aux idées nouvelles. Après la grande dépression de la fin du XIXe siècle suit l’ère des progrès sociaux et techniques. Les bicyclettes envahissent les rues, tout comme les photographes, soucieux d’être les témoins de leur époque. Plus spectaculaire encore, l’électricité se déploie dans les industries, les habitations, les lieux de rencontre… Les horreurs de la guerre 14-18 n’auront pas raison de l’allégresse qui s’est emparée de l’image de Paris au début de ce siècle, au contraire. Au lendemain du conflit, les Français veulent retrouver la légèreté d’autrefois. « Les années 1920-1930 voient naître de grands cafés à Montparnasse et sur les Champs-Élysées, dont l’architecture témoigne de la joie de vivre qui s’empare de la capitale française après la première guerre mondiale », rappelle Joanne Vajda, architecte docteur en Histoire.

Les Français se font les observateurs d’un monde qui évolue, sans qu’ils puissent toujours en maîtriser la portée. À ce moment-là, quel meilleur point de vue qu’un espace ouvert et protégé où l’on peut venir prendre le temps de penser, seul ou entre amis ? Sur ce point, Joanne Vajda précise : « La terrasse est l’espace “tampon” entre deux mondes qui se ressemblent tout en étant très différents : celui de la rue, actif, en mouvement, et celui du café, par opposition passif ».

Le café-terrase n’est pas seulement le sanctuaire des réflexions, il a aussi un rôle social important. « Par beau temps, la terrasse devient le bureau et le lieu de réception du monde des affaires et du monde artistique. Les relations sont moins formelles que dans un cadre de travail classique », mentionne Joanne Vajda. Et l’historienne de rappeler que les terrasses sont ce que le poète Léon Paul Fargue appelait malicieusement les « académies de trottoir ».

Se retrouver pour prendre un verre, seul ou entre amis, au calme ou dans l’agitation de la ville est bel et bien une coutume française qui fascine ou intrigue les touristes. « Pourquoi n’essaye-t-il pas de faire quelque chose ? », se demande le journaliste américain en observant un Français assis en terrasse, « Il est peut être en train de rêver ou d’élaborer une théorie socio-historique », imagine Joel Achenbach. S’il est vrai que les terrasses donnent lieu à d’innombrables conversations et rêveries, elles ne sont pour autant pas un attribut uniquement français. Ce type de café ouvert sur le monde se retrouve dans tous les pays, mais est sutout destiné aux touristes, tandis que les Parisiens en profitent dès que le temps le permet, seul, entre amis, ou en famille. Plus qu’une tradition française, ce sont ces visiteurs qui font le charme des cafés-terrasses, et perpétuent l’image de la Belle Époque, le temps de l’insouciance.

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