Subscribe

L’été 2012

Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures.

De la côte d’azur à Saint Malo, l’été c’est toujours chaud, dans les t-shirts dans les maillots. L’Occident du genre humain attend beaucoup de cette saison, les roux et les réprouvés aussi. Mais l’été 2012 fut tellement en retard ; nous le pensâmes retenu ailleurs par d’autres réchauffements. Il fallut attendre l’un des derniers soirs de juin pour qu’enfin des légions de jambes dénudées viennent fendre nos rues, poussées par cette grande marée annuelle au bord de laquelle les mâles, pêcheurs dépossédés du courage antique et élémentaire, nigaudent puis espèrent.

L’été fut en retard et je le crus partisan ; je doutais même que son itinéraire pût nous concerner à nouveau. De saison estivale, nous n’en méritions guère. L’Europe est une carte molle à force de prendre l’eau ; les élections furent partout d’une anesthésie générale et disproportionnée ; les hommes et les femmes politiques montent sur des tréteaux pourris, plancher de popularité et plafond de leur hauteur de vue ; nous déprimons d’être une foule incapable. Quant à la normalité, l’affreuse chose, par laquelle les hommes périssent en petits acronymes derrière des carrières et des bureaux, la normalité qui déshonore, celle contre laquelle nous devrions combattre plein de fièvre et d’amour, la normalité fut consacrée !

Mais comme on se retrouve quand même, l’été. Ah ! la joie simple de tes consommations attendues : un rosé clair, des fruits saturés de jus, une chanson, deux ritournelles, les coups de soleil au faîte du crâne ou des épaules. On se souviendra moins sûrement des lectures estivales, surtout si l’on a fait le choix des meilleures ventes. Il est à craindre que les pages avalées aient disparu avec la partie digérée puis noyée des repas. C’est la destination des œuvres largement vendues aux vacanciers, leur déterminisme : PLOUF, l’oubli. En doutez-vous ? Faites donc l’effort de vous souvenir : tel roman acheté sur le quai de gare : une émotion quelconque aurait-elle survécu aux semaines écoulées ? Un dialogue, une page, un mot vous reviennent-ils de cette plage sur laquelle vous finissiez par vous endormir, le nombril béant, les lunettes suantes, le livre ouvert et renversé au pied du transat, pareil à une petite mouette vaincue?

Mon rôle de prescripteur s’arrête à ces considérations spontanées. D’aucuns lisent pour tuer le temps qui ne leur a rien fait de mal. C’est leur choix – mais je crains là encore qu’il s’agisse d’un comportement « normal » plutôt que d’un choix. Lire un écrivain couvert de publicité et de rouge à lèvres, un écrivain normal, implique de ne rien lire qui soit inoubliable. J’entends déjà le miaulement des reproches : où un rubricard ne serait pas assez légitime diplômé et décoré pour prétendre aux grands enseignements.  Soit. Inversons donc les rôles. Je vous livre ma lecture préférée de l’été et il vous appartiendra de la chroniquer depuis vos tribunaux intimes.

Vous lirez Michel Mohrt. Tout Michel Mohrt. Et s’il vous manquait du fameux temps disponible – faut bien faire suer le burnous et empocher le bonus – limitez-vous à Deux Indiennes à Paris. Un homme vit entre les Etats-Unis et Paris ; il vit surtout entre deux femmes, ses désirs lui désignant tour à tour la jeune fille qui déborde de ses effets et puis la femme plus mûre, naturellement pressée par le mariage. C’est aussi la France d’après guerre, quand une génération vaincue quelques années plus tôt ressassait l’humiliation le poing serré. C’est surtout une écriture précise mais pudique où l’élégance trouve à s’installer comme dans un vaste dressing. Michel Mohrt fut d’ailleurs assez éblouissant pour que mes vacances lui soient à jamais associées, d’innombrables pages cornées composant un agenda des jours heureux.

Capestang, Languedoc-Roussillon, 15 août 2012. Toutes les laideurs se tiennent derrière un horizon étrangement proche, en rangs patients, septembre fait peur à voir.

jean.legall@gmail.com

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related

  • Un taxi nommé désirUn taxi nommé désir Percutée par une voiture en 2005, Maud Franklin est une miraculée. De cet accident qui la laisse paralysée naît l'écriture de son premier roman, Le Taxi, un texte sensuel et poignant sur […] Posted in Books
  • Au grand restaurantAu grand restaurant Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures. Nous étions une quinzaine d’hommes […] Posted in Books