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L’été est tragique, ou raté

J’ai pris une baffe, enfin ! L’autre jour, je vis cette fille superbe, accompagnée de sa maman, hideuse. « Votre mère a accouché d’un miracle », lui dis-je en pensant à bien, d’autant qu’un pâle soleil me la rendait douce. D’un revers de main claqué-croisé-lifté, elle me fit sentir que la bienséance n’était plus de mise chez les bien-pensants. « Il faut d’urgence vous faire penser à rire », ai-je conclu, ou plutôt maugréé, la joue rougeaude. Elle s’appelait comme s’appellent des millions d’autres, préparait durement un examen pour entrer dans l’administration des collectivités locales, elle était d’ailleurs vêtue pour occuper un bureau beige ; elle venait d’évoquer ses prochaines vacances dans une île espagnole où l’on fabrique du séjour au soleil comme du chorizo mou. Mais ce qui me choqua le plus, c’est qu’un livre de Fitzgerald débordait de son sac : que pouvait-elle trouver à y lire qu’elle puisse entendre, voir, goûter ?

Tendre est la nuit , Francis Scott Fitzgerald, éd. Belfond, réédité au Livre de Poche

Qu’importent les détails de l’histoire. Il est question d’étés, de Riviera, de fêtes, d’amour vaillant, de chute, de folie pure. Fitzgerald réinvente un monde brillant comme une calandre neuve, complexe ; un monde peuplé de gens du grand monde que la futilité des occupations ne prive pas des préoccupations universelles, tour à tour glauques et nobles. Mais à propos de tout cela et de son génie tragique, combien de chroniques déjà publiées ? Oublions donc l’intrigue du chef-d’œuvre et proposons plutôt à ses futurs lecteurs, désireux de vivre un été d’envergure, disons donc fitzgéraldien, les quelques (mots) clés et attitudes indispensables.

Aux esprits adeptes de la synthèse : il est absolument inutile de s’ennuyer. Voilà pour l’idée générale. Pour le reste, choisissez une plage, une plage aujourd’hui délaissée par les suivistes pathologiques. Devenez le chef, le tribun, l’esprit de cette plage. Comportez-vous comme un écrivain : ayez du style, bon sang ! Faites venir à vous tout ce qui brille, avec le concours d’une âme, d’un don ou du fric. Buvez. Ne vous intéressez pas aux enfants. Organisez des fêtes. Mettez une attention particulière à ce que ces moments soient visités par le chagrin. Ayez de la pudeur, ne dites rien de ce qui est grave (« de cette gravité qui fait le bonheur des imbéciles »), ne vous déshabillez de rien. Dosez les compliments comme le gin. Donnez du lustre dès que le soleil a coulé comme un glaçon. Ne ramassez pas toutes les jeunes filles. Allez de bars d’hôtel en bars d’hôtel, évitez votre chambre. Ah oui, évitez également les campings mais ne rechignez pas aux pique-niques, pourvu que vous vous interdisiez tout jeu de mots relatif. Buvez. Faites enfin quelque chose de la nuit, depuis le temps que l’on vous dit son intérêt. Guettez qu’une forme ou qu’un événement y surgissent. Une fragrance. Un tremblement. Des possibilités. Buvez. Une fille paraîtra forcément, elle passera devant les hommes avec l’éclat de la cuiller d’argent qui remonte le courant au ras des brochets. Elle sera à vous puisque vous êtes le roi de la plage. Elle tombera amoureuse, et vous plus durablement encore. Votre mariage vous fera riche, mais bientôt il sera ruineux. Les hommes sont les artisans du gâchis et les femmes sont d’une force supérieure. Ne jugez jamais à voix haute ; ne jugez pas d’ailleurs. Buvez davantage. Devenez triste au bord du phonographe. La sagesse ne viendra jamais. Quelques étés plus tard, éloignez-vous des autres à mesure que votre femme s’éloigne. Préférez les environs de votre propre société, celle que vous aviez créée ; donnez du pathétique au déclin. Voyez comme, malgré vos efforts, les miroirs sont incorruptibles. Buvez jusqu’à tout boire. Acceptez royalement la demande en divorce. Trinquez au balcon. Il sera bientôt l’heure de disparaître. Mais avant cela, gardez un fond d’esprit au fond du verre : dites-bien au futur mari de votre ex-épouse que vous ne la toucherez plus, en jurant à voix basse que vous n’avez jamais fait l’amour avec une banquise.

Et puis, mettez-vous à écrire les mémoires de ces années estivales ; dédiez votre texte à vos amis, ainsi qu’aux souvenirs communs ; cela en trois mots courts, essoufflés et élégants : « tant de fêtes ».

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