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L’être de papier

On pourrait dire que Jean Le Gall est avocat d’affaires le jour et écrivain la nuit. Mais schématiser de la sorte l’auteur trentenaire de l’acide et très drôle Requiem pour les trouillards (Éd. Séguier), serait réducteur. Jean Le Gall aime le mot, qu’il soit beau ou gros. Il vit et respire l’écriture. Chaque mois, il vous emmènera dans son univers au gré de ses lectures. Ses choix auront au moins un point commun: ils porteront sur des livres en français.

Cette chronique s’annonce impossible. Car enfin, qui suis-je pour vous dire qu’une vie d’écrivain fut manquée ? L’Ecriture, je ne la possède pas ; je n’en suis que la femme de chambre sans inspiration. Et vous savez ce que l’ambition du plumeau a à voir avec le dessein de la plume : rien.  Mais c’est hélas ainsi qu’il faut en juger : Frédéric Berthet (1954-2003) ne nous laissa que des fragments lumineux au cours d’une vie finalement bousillée. Berthet ou l’écrivain-né qui en est mort. Il a consacré sa vie à ce haut degré des choses qu’on appelle la littérature ; trop peu de textes plus tard, il sombrait dans les alcools de l’insatisfaction. Revenir à Berthet par le biais de sa correspondance, c’est connaître le dommage irréversible de ses espoirs, cependant que l’admiration littéraire vous monte au cœur comme le lierre. Et, tout aussitôt après, vous êtes saisis d’une irrésistible envie d’écrire et de l’aimer.

Frédéric Berthet, « Correspondances », 1973-2003, La Table Ronde

Jeunes! Il est un temps enseveli où l’on s’adressait des lettres. Le plus extravaguant dans cette affaire, c’est que les dites écritures étaient dépourvues d’intentions fonctionnelles. La vie de Berthet en témoigne superbement, lui qui semblait envisager le geste épistolaire comme un début romanesque. Il a quinze ans et les deux premières missives sont pour Pagnol et Sartre. Au nombre des germanopratins et assimilés, suivront bientôt Barthes, Ponge, Déon, Besson, Echenoz, Neuhoff, Sollers ainsi que les grands éditeurs des eighties. On a les correspondants que l’on mérite.

Que la chose soit lapidaire ou sur plusieurs pages, le style de Berthet produit son claquement ou sa musique élégante. Il est un homme manifestement enjoué, son imagination et sa culture font des merveilles, on serait tellement fier de l’avoir pour ami. A propos d’amis, les siens ont du répondant. C’est sacrément drôle, vif, ça brille, on a de l’esprit et un magnifique poignet. Ces échanges sont ceux d’une partie de tennis sur un gazon anglais ; une partie de campagne mais entre gens doués.

On suit Berthet à la lettre. Lyon, Paris, New York où, attaché culturel, il semble surtout attendre les nouvelles d’un succès littéraire promis de l’autre côté de l’Atlantique. Son premier roman publié, les témoignages se succèdent et les dithyrambes envahissent sa boîte aux lettres. Paris semble croire en Frédéric. De ce résultat d’estime il faut espérer le succès populaire, car il viendra, c’est certain, lui assurent ses soutiens.

Il y a cette chose étonnante, même dans les courriers aux plus proches : jamais l’écriture de Berthet ne fait la moindre place à la vulgarité ; il y a partout une classe folle, les mots sont choisis comme les ingrédients d’un cocktail (un Manhattan servi dans un verre de type « old fashioned »).

Au cours des années 90, l’humain commence de se dérégler. Les livres s’écrivent de plus en plus difficilement et les projets restent des projets. De tout cela, il faut en justifier auprès des éditeurs sans néanmoins rien leur dire de l’intime. C’est qu’une pudeur comme un drap étendu nous empêche de voir son mariage qui prend l’eau. Mais Dieu qu’il trinque : une lettre une seule nous le fait savoir et on en pleurerait avec lui. Puis la déréliction le gagne et c’est dans le Berry qu’il trouve à se cacher. Là-bas, c’est un peu la nuit. Les livres peinent à y voir le jour.

Les dernières années, les correspondances se font beaucoup plus rares, le souffle sûrement plus lourd. Il prend même une adresse e-mail. Tout fout le camp. Jaillit ensuite une photo de Fréderic, il pose au bord d’un piano, le regard obliquant vers la lumière qui le surplombe. Son visage est celui d’un nounours rêveur mais résigné. Vient enfin une lettre, jamais envoyée, avec une écriture terrible, une écriture de sismographe en alerte. C’était la nuit du 24 décembre 2003, quand la tristesse fut assassine.

Quoi d’autre ? Eh bien, Berthet, rien que Berthet : « Daimler s’en va », « Paris Berry », « Félicidad », tous chez Gallimard, le premier réédité en poche par la Table Ronde.

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