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L’extravagante collection du docteur Barnes

L’ouverture du nouveau Barnes Museum le 19 mai, à Philadelphie, dévoile la plus importante collection d’œuvres impressionnistes rassemblées aux États-Unis par l’extravagant docteur Barnes.

181 Renoir, 69 Cézanne, 59 Matisse, 46 Picasso des périodes bleue et rose, 20 Soutine, 18 Rousseau, 18 Modigliani, 7 Van Gogh, 6 Seurat, quelques Braque, 9 Klee, des masques africains, des poteries aztèques, des coffres de mariage en bois peint, des scies chirurgicales, des tapis Navajo, de la ferronnerie ancienne, du mobilier européen, sans oublier les Manet, Monet, Giorgione, Titien, Véronèse, Tintoret… Cet inventaire à la Prévert illustre la diversité de l’étonnante collection du Albert Coombs Barnes Museum, qui rouvre ses portes le 19 mai 2012 dans de nouveaux locaux. Son déménagement en plein centre-ville de Philadelphie, autorisé par une décision de justice en 2004 et facilité par la générosité de la fondation Annenberg, la fondation Lenfest et The Pew Charitable Trusts, permettra à plus de 250 000 visiteurs par an de découvrir quelque 800 peintures parmi plus de 4 500 pièces réunies par l’extravagant docteur Barnes.

Un trésor jalousement gardé

Cantonnés dans un musée de l’Arboretum, un vaste domaine de cinq hectares dans la banlieue résidentielle de Philadelphie, ces trésors sont restés longtemps ignorés du grand public. Albert Barnes, industriel, chimiste, millionnaire à 36 ans, critique d’art et collectionneur, en avait fait don en 1922 à sa fondation, institution à but éducatif dont les premiers élèves étaient les ouvriers de son usine, noirs et pauvres. S’il en interdit de son vivant, avec acharnement, l’accès aux critiques d’art, aux artistes ou aux patriciens de la ville, c’est que, profondément humilié par le tollé soulevé lors de l’exposition d’une partie de sa collection (75 peintures, dont le remarquable Bonheur de vivre de Matisse) à l’auguste Pennsylvania Academy of Fine Arts, il s’était juré de ne plus avoir affaire à la société conservatrice et conformiste de Philadelphie qui avait si cruellement jugé les choix artistiques de ce “parvenu”, fils d’un garçon boucher.

Il fallut la disparition de Barnes dans un accident de voiture en 1951 et une campagne lancée par le propriétaire du journal local pour qu’en 1961, au terme d’une longue procédure judiciaire, deux cents visiteurs par jour soient admis sur autorisation préalable, le vendredi et le samedi seulement, dans cette caverne d’Ali Baba renfermant l’une des plus prestigieuses collections d’art moderne du XXe siècle. Ces restrictions dissuadèrent plus d’un curieux, plus d’un touriste, plus d’un amateur d’art tenté d’ouvrir le sésame. Et le docteur Barnes, par la rigueur de ses dispositions testamentaires, continua longtemps, d’outre-tombe, à veiller jalousement sur sa fondation. Il  avait en effet stipulé qu’aucune reproduction en couleurs des tableaux ne serait autorisée, qu’il serait interdit de les prêter, de les vendre, d’organiser une exposition ou de modifier son accrochage anticonformiste des œuvres : sans mention du peintre, sans titre, organisé ni par ordre chronologique ni par artiste, mais agencé en ensembles intimes visant à “rapprocher l’art de la vie”.

Un millionnaire anticonformiste

Quel parcours fulgurant et paradoxal que celui d’Albert Barnes ! Né en 1872, il grandit dans un quartier pauvre de la ville, à Kensington, non loin des ghettos. Très tôt, il s’intéresse à la culture des Noirs américains – plus tard, il continuera à s’engager pour l’égalité raciale, embauchant des Noirs et les éduquant dans son usine. Élevé à la dure, il poursuit brillamment des études de médecine, se lance dans la chimie physiologique, étudie la pharmacologie, suit des cours de philosophie. Plus de 20 ans avant la découverte de la pénicilline, il s’associe à un chercheur pour finalement mettre au point et commercialiser un collyre antiseptique, l’Argyrol, et un fortifiant, l’Ovoferrin. Les ventes s’envolent, sa fortune est faite. Il peut, aidé par son ami John Dewey, théoricien de l’éducation aux États-Unis, se consacrer à sa passion, l’élaboration de séminaires de philosophie et d’art pour ses ouvriers.

Un nouveau défi se présente : réunir des chefs-d’œuvre pour échafauder et partager avec ses élèves une nouvelle théorie esthétique et une approche de l’art originale. Il renoue alors avec un ancien camarade de classe, William Glackens, peintre controversé et co-fondateur de l’Ashcan School, l’École Poubelle, et plus tard en 1913, organisateur du célèbre Armory Show. Il le commissionne pour aller à Paris acheter quelques toiles : des Renoir, Jeune fille lisant et Vue de Montmartre, un Picasso, Jeune femme tenant une cigarette, un Van Gogh, Facteur Roulin, et un Degas. Quelques mois plus tard, c’est au tour de Barnes de se rendre à Paris. Fréquentant les Stein, Ambroise Vollard, plus tard Georges Durand-Ruel et Paul Guillaume, il court les galeries, visite les musées, rencontre les artistes et… achète ! Ainsi naît la plus étonnante collection d’œuvres impressionnistes et post-impressionnistes qui soit au monde.

Beaucoup d’encre coulera sur ce personnage complexe, imprévisible, autoritaire, bagarreur, cassant – les épithètes abondent. Il claque la porte au nez du magnat de l’automobile Walter Chrysler, de l’écrivain James Michener, de Le Corbusier, ou encore au prix Nobel T.S. Eliot, signe les lettres de refus aux demandes de visites du nom de son chien ou prétexte un concours de strip-tease amateur dans une des galeries de la fondation pour refouler l’épouse d’un notable. Quarante ans après la disparition du docteur Barnes, 1992 marque un nouveau rebondissement : une magistrale levée de fonds doit régler les problèmes de trésorerie de la fondation. Et une partie de la collection est enfin autorisée, par le tribunal d’instance local, à quitter les États-Unis pour une tournée unique et exceptionnelle. À Washington, à Tokyo et au musée d’Orsay, des millions de visiteurs s’ébahissent devant 72 peintures de la Barnes, loin de subodorer l’étendue et la richesse de la collection entière. Le circuit achevé, les chefs-d’œuvre du docteur retournent aux oubliettes de la banlieue de Philadelphie.

Un nouveau musée

Le dernier épisode de la saga Barnes se joue ce mois de mai. Le nouveau musée conçu par les architectes new-yorkais Tod Williams et Billie Tsien ouvrira ses portes six jours sur sept ! Le “Barnes II” (comme nous avons un Lascaux II) est-il resté fidèle à l’original ? Des cours d’appréciation esthétique continueront à être dispensés comme l’aurait souhaité le docteur Barnes. Des apprentissages destinés aux enfants de maternelle y seront même organisés ! Musée du XXIe siècle, l’écrin de tels trésors se devait de respecter l’environnement. Mission  accomplie avec l’utilisation de bois de récupération, de matériaux locaux, et l’installation d’une toiture photovoltaïque. Reproduisant au millimètre près les espaces de la résidence de Merion, redistribuant à l’identique les œuvres, respectant l’accrochage “à la Barnes” (sauf pour le grand tableau de Matisse Bonheur de vivre, mieux exposé maintenant), l’édifice, d’un coût estimé à 200 millions de dollars, continue cependant à susciter une polémique parmi ses détracteurs qui critiquent aussi les entorses faites au testament du docteur Barnes.

Mais les musées de la ville jouent déjà sur la complémentarité et programment des expositions aux thèmes très “barnésiens” :  le Beaux-Arts Museum propose de juin à septembre Gauguin, Cézanne, Matisse : Visions of Arcadia ; la Pennsylvania Academy of Fine Arts présente les œuvres de peintres américains collectionnés par Albert Barnes ; le Rodin Museum (1929), après avoir fait peau neuve, rouvre ses portes cet été et célèbre l’architecte Paul Cret (Albert Barnes avait confié la réalisation du bâtiment de Merion à cet architecte qui compte à son actif le Rodin Museum).

“Barnes fut, après tout, comme sa collection le montre, un prince, avec des goûts de prince, en matière de tableaux”, conclut l’éditorialiste du journal The Nation.

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