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L’hommage de JR à la lutte pour les droits civiques à Washington

Le photographe français JR dévoilait en octobre sa dernière création en hommage à la lutte pour les droits civiques à Washington DC. Cette œuvre murale recouvre un bâtiment situé au numéro 1401, au croisement emblématique de la 14e rue et de la rue T.

En cette fin d’après-midi, les passants s’arrêtent pour contempler la bâtisse. Ils cherchent un panneau explicatif, certains prennent une photo avec leurs téléphones mobiles. L’installation est en fait une reproduction monumentale de la photographie d’Ernest Withers, qui représente la grève de Memphis, dans l’Etat du Tennessee, en 1968. Si Martin Luther King n’apparaît pas sur le cliché, son histoire est intimement liée à cette image.

Les travailleurs noirs en grève

Le 1er février 1968, deux éboueurs de Memphis décèdent au cours d’une tempête, écrasés accidentellement par le mécanisme de compression de leur camion à ordures. Le même jour, 22 Afro-Américains qui travaillaient dans les égouts avaient été renvoyés chez eux sans toucher de salaire, alors que leurs homologues blancs avaient été réquisitionnés et payés. Deux semaines plus tard, environ 1 100 à 1 300 travailleurs noirs du système sanitaire de Memphis se mettent en grève. Leurs réclamations portent sur l’amélioration des salaires et des conditions de sécurité et le droit de se syndiquer. Ils font face à Henry Loeb, maire de Memphis. Ce dernier refuse de remplacer les camions défectueux, de payer les heures supplémentaires de nuit. Les salaires sont volontairement bloqués à un très bas niveau, les employés vivent souvent de bons alimentaires.

La grève de Memphis est la dernière campagne politique de Martin Luther King. Il décide d’apporter un soutien public aux grévistes. Il fait un discours le 18 mars à Memphis devant 25 000 personnes et promet de prendre la tête de la marche de protestation organisée quelques jours plus tard. Cette démonstration pacifique est perturbée par un groupe de radicaux, qui détruisent les vitrines des commerces le long du parcours. La marche est interrompue, les militants sont dispersés à l’aide de gaz lacrymogène et de coups de matraques. Un jeune homme de 16 ans est abattu par un policier et 60 personnes sont blessées.

“I am a man”

Les autorités municipales répondent fermement. Le maire de la ville fait appel à 4 000 gardes nationaux. Le lendemain, le 19 mars, plus de 200 grévistes arpentent de nouveau la rue, des pancartes identiques à la main. L’objectif photographique d’Ernest C. Withers capture les visages de la foule et ces quatre mots symboliques “I am a man”. Toute sa vie, ce photographe a soigneusement documenté l’histoire du mouvement des droits civiques en photographiant les grandes étapes comme le combat au quotidien. Il a médiatisé par exemple les neuf étudiants noirs qui ont intégré le lycée central de Little Rock, dans l’Arkansas, en 1957, en pleine période ségrégationniste. Il fut aussi le seul photographe à couvrir le procès du meurtre d’Emmet Till, jeune Afro-Américain présumé coupable d’avoir sifflé au passage d’une jeune femme blanche.

A la suite des débordements, le pasteur King négocie sa prochaine venue à Memphis, à la condition que la marche soit non-violente. Il est assassiné la veille du défilé, prévu le 5 avril. Trois jours plus tard, 42 000 personnes se rassemblent autour de sa veuve Coretta Scott King, et marchent silencieusement à travers Memphis. Un accord entre les grévistes et les autorités municipales est conclu le 16 avril. Le droit de se syndiquer est reconnu, une hausse des salaires est finalement octroyée.

Un lieu plein d’histoire

Pour l’artiste JR, “les grévistes ont créé une image puissante qui suscite toujours l’intérêt aujourd’hui, mais dans un contexte différent. On dit toujours ‘je suis un homme ‘ (‘I am a man’) mais on se préoccupe moins de la couleur de la peau. Le message, c’est ‘nous sommes humains, nous sommes là, nous voulons exister.’ Et j’aime cette idée, je pense que c’est toujours un message puissant.”

Le choix du quartier ne s’est pas fait par hasard. JR souhaitait s’adresser à l’histoire locale, aux émeutes qui se sont produites à la suite de l’assassinat de Martin Luther King, et plus généralement à l’état de la société américaine aujourd’hui. Au cours de la première moitié du XXe siècle, le quartier autour de la rue T était un haut lieu culturel de la communauté afro-américaine de Washington DC. Le pianiste Edward Kennedy “Duke” Ellington en fut un des résidents et animateurs les plus célèbres.

Miguel Perez Lem, artiste peintre et photographe, déplore que le quartier soit maintenant connu pour ses nombreux restaurants et bars, non plus pour sa créativité artistique. Cette installation ouvre de nouvelles possibilités, qui, il l’espère, pousseront d’autres artistes à venir. Il ne connaît pas JR et ses œuvres mais il adore l’idée de recouvrir un bâtiment avec une photographie gigantesque. “C’est quelque chose qui manquait à Washington DC, cet aspect artistique de la ville.” La capitale fédérale est “statique, trop propre, avec trop peu de graffitis”, regrette-t-il.

M. Lem souhaite vivement participer à ce genre de projet artistique. “Au-delà du sujet de la photo, cela change l’esprit de la ville. Cet art est public, il permet le libre-accès au plus grand nombre, les gens peuvent commencer à se détendre, à respirer.” Sa volonté d’ouvrir son atelier au public, situé de l’autre côté de la 14e rue, suit une démarche similaire, afin de faire venir les passants dans la rue, leur faire abandonner leur timidité et échanger avec eux sur ses tableaux et photographies.

Selon les variations météorologiques, difficile de dire combien de temps l’installation va tenir. JR refuse d’imposer une image pour l’éternité, la dimension éphémère de son travail est ainsi soulignée.

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