Subscribe

L’incompétence et l’oubli

On compte des incompétents dans tous les rangs adultes mais certains se trouvent être mieux fournis. C’est en tout cas ce que l’on dit quasi proverbialement des économistes, des banquiers, des avocats, des politiques. Les professions des lettres ne sont pas épargnées et je prends sur moi de rajouter à cette liste non exhaustive des nuls les chroniqueurs littéraires.
Un exemple : comment se fait-ce que le livre ci-après évoqué soit passé totalement inaperçu ? Tout justifie pourtant qu’il soit lu. Tout. Et ceux qui l’ont méprisé sont plus impardonnables que ces benêts précités qui nous annonçaient il y a peu qu’un dollar serait égal à un euro.

« Parenthèse », éditions Atlantica, Joseph Gracy
1917. Joseph n’a pas encore 19 ans et la France lui ordonne de la défendre. Le choix n’existe pas. Il quitte sa famille et son Pays Basque ; il part là haut, vers ces terres inconnues du nord-est. On lui désigne une infanterie, une compagnie, un trou. À l’époque les hivers sont synonymes de neige, de gel tenace et le froid bousille les visages comme il crevasse les sols.
Mais il faut être planté là, avec son fusil et ses grenades pour tuer le boche qui, quelques mètres devant, aimerait lui aussi pouvoir se débiner. Joseph écrit à ses parents et surtout à l’une de ses sœurs. Des courriers quasi quotidiens, dans une langue nette et impeccable alors que ses pieds pourrissent dans la boue. On y lit des traits d’humour, de l’amour pour les siens, des instants de désespoir, à peine de la peur. C’est qu’il faut d’abord rassurer ceux qui l’attendent et lui écrivent en retour ; « Faut pas s’en faire »  ose-t-il même leur dire ! Aussi, la censure militaire n’a que ça à foutre : elle relit chaque courrier et efface ce qui trahit une guerre forcément dégeulasse. Joseph écrit donc quelques mots en basque ou dessine des petits points à la verticale de certaines lettres afin de faire passer des informations.
Sa correspondance ressuscitée nous transporte parmi ces jeunes, ces vieux, ces français, ces anglais, tous capturés par l’Histoire, cette folie intermittente qui ne mérite pas souvent sa majuscule. Les jours passent et les lettres plutôt brèves disent l’essentiel. Pendant plusieurs mois, une relève et une permission sont évoquées. Et puis il n’en parle plus, jamais elles ne viendront. Comme les paquets perdus. Une paire de chaussettes est un jour sa préoccupation principale. Un autre jour, il parle de pinard ou bien de parties de cartes. Et puis le printemps arrive et il quitte les tranchées car le combat court désormais les prairies. Joseph a néanmoins obtenu quelques jours à l’arrière et son enthousiasme est explicite : « Ca fait plaisir de vivre ». En voilà de la puissance littéraire ! L’auteur sait, voit, ressent que sa vie est devenue plus fragile qu’une herbe. Elle  ne tient qu’au ricochet des balles, à la maladresse du tireur, à l’éparpillement des obus.
Les lettres s’accélèrent quand il repart au front. La guerre est désormais sous les hêtres, magnifiques et « drus comme des épingles ». L’été s’installe et l’enfer terrestre s’enflamme. « Où sont les beaux jours ! » crie le meilleur poète. Il parle de la Providence et des prières venues à son secours. Or celles-ci s’essoufflent comme un destin et le lendemain, une balle lui a traversé le cou ; sous l’impact il ne put lâcher qu’un « ah… » ; puis il est tombé,  «  tout doucement sur le côté droit ».
Le 11 novembre 2010 est passé ; ce fut un jour certes férié mais anonyme. Et ce livre publié en 2008 n’a pas intéressé un seul de ces professionnels qui font profession de les lire. On conviendra cependant que ces lettres -miraculeusement écrites puis survécues- sont un monument de l’histoire de l’écriture.

Quoi d’autre ? Un roman merveilleusement classique : « La Vie est brève et le désir sans fin », Patrick Lapeyre, POL. Une femme et deux hommes, trois personnes reliées par le mystère des forces désirantes. L’auteur prend le temps de parler d’eux, avec l’élégance consciente de celui qui avance avec du style.
Ces livres peuvent être commandés auprès de notre partenaire, la librairie Contretemps, à l’adresse suivante : (librairiecontretemps@sfr.fr).

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Related

  • Madame Bonaparte fascinait les AméricainsMadame Bonaparte fascinait les Américains Le petit caporal corse a beau n'avoir jamais mis les pieds sur le sol américain, le nom Bonaparte reste synonyme de faste et de culture aux Etats-Unis. Philadelphie, par exemple, conserve […] Posted in Books
  • Aimé Césaire, le chantre de la négritudeAimé Césaire, le chantre de la négritude Père du célèbre concept de négritude - la conscience d'être noir -, le Martiniquais Aimé Césaire est décédé jeudi à 94 ans, après avoir consacré sa vie à la poésie et à la politique sans […] Posted in Books