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L’inquiétante étrangeté des frères Malandrin

Guillaume et Stéphane Malandrin sont frères et fils de psychanalystes. Guillaume scénarise, réalise et produit des films. Stéphane est un auteur de littérature jeunesse. Ensemble, le duo a coréalisé en Belgique Où est la main de l’homme sans tête ?. Un film étonnant sur le thème du thriller, porté par Cécile de France, qu’ils ont présenté au festival Focus on French Cinema de New York en avril dernier.

Où est la main de l’homme sans tête ? est déjà disponible sur le web en streaming. Ça ne vous embête pas ?

Stéphane : On est content de présenter le film aux États-Unis, de le faire voyager pour qu’il existe.

Guillaume : De toute façon, il n’y a pas d’argent en jeu. Pour cela, il faudrait qu’un pays l’achète et le diffuse en salles.

Le film nous entraîne dans la quête obsessionnelle d’Éva (Cécile de France), une plongeuse professionnelle qui souffre d’amnésie après un accident à la recherche de son frère volatilisé. Cet univers rappelle celui de la littérature fantastique, notamment le motif de l’eau…

Guillaume : Pour ça, on est plus belges que les Belges !

Stéphane : On a relu Poe, Le Horla. Il y a des choses dans la déconstruction du scénario qui rappellent l’écriture et l’esprit surréalistes. On aime beaucoup leur recherche sur la question du rêve, l’aspect humoristique, l’absurde des tableaux de Magritte, les collages qui tordent les choses pour faire surgir quelque chose de spirituel. Mais la structure d’un roman reste très différente de celle d’un film. Les glissements notamment ne se situent pas au même endroit.

Pourquoi avoir choisi le genre du thriller ?

Guillaume : On se sert du thriller pour parler de l’angoisse et du questionnement. Du vacillement. Le thriller, en soi, avec des fantômes dans le placard, ne nous intéresse pas spécialement.

Stéphane : On a un goût immodéré pour l’âme humaine. L’identité de soi. Le questionnement.

Quel est le rôle du motif obsessionnel de la basilique dans le film ?

Stéphane : Cet énorme monument de pierre, c’est un peu le tombeau de l’héroïne. Elle y a perdu son âme. Durant tout le film, elle y cherche quelque chose. Elle y revient sans cesse comme un fantôme qui hante un château pour tenter de comprendre ce qui lui est arrivé.

Guillaume : On aimait que cet endroit soit monumental. Énorme et creux, comme l’âme humaine. Sombre et morbide.

Stéphane : Il s’agit de la 5ème plus grande basilique du monde. Les Bruxellois la trouvent très moche. Ils étaient d’ailleurs surpris qu’on la filme.

Guillaume : Nous, on l’a trouvée très cinématographique. On a décidé d’écrire le film pour elle. On a construit l’histoire autour de ce personnage-basilique. C’est ce qui nous a décidés d’en faire un thriller parce que cette basilique se prêtait à l’angoisse.

La scène finale rappelle beaucoup Vertigo d’Alfred Hitchcock, même si les marches sont remplacées par un ascenseur…

Guillaume : Oui. Il y a aussi cette quête de la vérité cachée dans le lieu qui pousse le héros à retourner sur les lieux pour comprendre ce qui s’est passé. Cécile de France revient elle aussi dans cette église pour revoir ce qu’elle a vu sans le voir, ce qui est tapi dans les recoins de sa tête.

La scène de l’accident au début du film est particulièrement violente…

Stéphane : Oui ! Ça a d’ailleurs valu au journaliste Jean-François Kahn de faire un malaise alors qu’il était membre du jury au festival d’Angoulême, où le film était présenté. Il a été choqué par cette scène où la tête de Cécile de Fance heurte violemment la planche du plongeoir.

Guillaume : On a eu très peur. Du coup, on a décidé de faire des films légers, où l’on ne tuerait plus personne (rires).

C’est qui le cinéma belge ?

Guillaume : Le cinéma belge ? Il n’y a pas vraiment de cinéma belge.

Stéphane : À la rigueur, ce serait les frères Dardenne.

Guillaume : Il y a des spécificités que l’on retrouve dans les films de réalisateurs belges, les mêmes paysages, les mêmes comédiens. Mais si on songe à un cinéaste comme Benoît Mariage, il est beaucoup plus influencé par Fellini que par les frères Dardenne. Du reste, le cinéma belge est autonome. Personne ne se revendique comme chef de file. Le seul vrai point commun des cinéastes belges, c’est le sens de la dérision. Même quand c’est sérieux, ça déconne. Ça ne peut jamais être si grave que ça.

Le cinéma français est-il une référence pour vous ?

Stéphane : Nous sommes plutôt anglo-saxons dans nos références.

Guillaume : Les Français réfléchissent encore trop sur les thèmes de la Nouvelle Vague. Comme Christophe Honoré par exemple. Je ne dis pas que ce n’est pas intéressant, mais que ce n’est pas ce qui nous intéresse nous.

Stéphane : Je crois que trop de théorie dans le cinéma inhibe le réalisateur. La réflexion cinéphilique française avec les discours sur le plan, l’être dans le plan, l’ontologie du plan chez Bazin, etc. peuvent vraiment rebuter. Il y a un côté défenseur du temple dans le cinéma français. Nous, on préfère le plaisir du récit, la joie, la jubilation.

Guillaume : On a envie de s’amuser, même en étant sérieux.

Stéphane : On aime le côté jubilatoire qu’on trouve chez certains maîtres comme Billy Wilder. La comédie qu’on retrouve même chez Hitchcok ou David Lynch. Il y a chez eux une surenchère de l’acte narratif qui entraîne le spectateur dans quelque chose de débordant. Dans le cinéma français, on serait donc plutôt Tati que Nouvelle Vague.

Vos références à vous ?

Guillaume et Stéphane, pèle-mêle : Il y en a beaucoup ! Rosemary’s baby bien sûr et le cinéma de Roman Polanski en général, Hitchcok… Le Shining de Kubrick. On aime la manière dont il retient la peur, son rapport au stress. L’Opening Nights de Cassavetes avec le thème du dédoublement de personnalité. Ce qu’on recherche avant tout, c’est le plaisir du récit, qu’il soit filmé ou écrit. Les réalisateurs qui aiment raconter une histoire, comme Orson Wells ou le dernier Tarantino (nldr, Inglorious Basterds).

Information pratiques :

Où est la main de l’homme sans tête ?, un film de Stéphane et Guillaume Malandrin.

Avec Cécile de France, Ulrich Tukur et Bouli Lanners.

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