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Louis Langrée, le chef d’orchestre français du Met

Directeur du festival new-yorkais Mostly Mozart depuis bientôt 10 ans, le chef d’orchestre Louis Langrée est aussi un habitué du Metropolitan Opera. Après une hospitalisation urgente de James Levine, le directeur musical des lieux, à la rentrée 2011, le Français a été appelé pour diriger les représentations des opéras de Don Giovanni et La Bohème.

France-Amérique : Avez-vous déjà occupé le rôle de chef d’orchestre remplaçant ?

Louis Langrée : J’ai eu deux grandes chances en 2011. D’abord, celle de remplacer en janvier dernier Sir Charles Mackerras (décédé en juillet 2010, ndlr) à Salzburg lors d’un concert avec l’orchestre philarmonique de Vienne, l’un des plus prestigieux au monde. Et puis, celle de remplacer l’immense James Levine ici, au Metropolitan Opera de New York, l’un des plus grands opéras du monde. Mais je lui souhaite le plus rapide rétablissement. Il manque au monde musical : c’est une personne centrale de la vie musicale d’aujourd’hui.

Est-ce un nouveau défi ?

J’avais fait mes débuts au Met, où j’ai déjà dirigé deux séries de représentations de Don Giovanni en 2008 et en 2009, et Hamlet d’Ambroise Thomas, en 2010. En tant que directeur du festival Mostly Mozart, cela fait aussi dix ans que je dirige très régulièrement à New York. C’est la ville où je travaille le plus.

On vous voit beaucoup à l’étranger, pas vraiment en France. C’est quelque chose que vous regrettez?

Il est vrai que c’est difficile d’être loin de sa famille, longtemps. Autrement, le plus important est de faire de la musique avec des gens qui parlent la même langue musicale que vous et qui partagent le même idéal artistique. Je suis extrêmement heureux d’être régulièrement invité par beaucoup d’orchestres américains. C’est un bonheur de chef d’orchestre. Je sais que beaucoup de mes collègues ont l’impression d’être en exil et en souffrent. Moi, pas du tout. J’ai eu beaucoup de chance : j’ai commencé ma carrière en tant que directeur musical de l’orchestre de Picardie, et ces formidables années ont été fondatrices pour moi. Ensuite, j’ai été directeur musical de l’Opéra de Lyon. Je ne peux pas dire que la France m’a négligé. Et puis j’ai dirigé cette année l’orchestre de Paris, je ne vais pas me plaindre.

Comment définiriez-vous votre façon de diriger ?

Je ne sais pas. L’énergie doit venir des musiciens et c’est à vous de faire en sorte qu’elle puisse être générée et libérée. On dit souvent qu’on n’est pas un chef symphonique tant que l’on a pas dirigé Le Sacre du printemps, et que l’on n’est pas un chef lyrique tant que l’on n’a pas dirigé La Bohème. Il faut que le chef d’orchestre garde la tête froide et soit extrêmement clair, précis et que l’expression ne se fasse pas au détriment de la rigueur, même si en soit ce n’est pas le but d’un projet artistique. Avec La Bohème, on peut se rendre compte très vite de l’aptitude d’un chef d’orchestre à être à la fois clair et précis, à imposer son interprétation et en même temps à laisser suffisamment de liberté aux musiciens et aux chanteurs pour qu’ils ne se sentent pas bridés, mais au contraire , pour les pousser à aller plus loin dans l’expression.

Depuis 2002, vous êtes le directeur musical du festival Mostly Mozart. Vous serez là jusqu’en 2014…

Et plus si affinités ! C’est une merveilleuse aventure artistique que je partage avec Jane Moss, qui est la directrice artistique du Lincoln Center. Au sein du New York Philarmonic, qui est en vacances pendant l’été, on peut écouter des œuvres de Bach, parallèlement à des œuvres de musiques sacrées que Mozart n’aurait jamais écrites comme ça, s’il n’avait pas étudié la musique de ses prédécesseurs. Il y a des artistes parmi les plus prestigieux au monde qui viennent, comme Joshua Bell ou John Adams, et puis il y en a d’autres à découvrir.

Qu’est-ce que la musique doit à Mozart ?

Mozart est évidemment la référence inévitable. Il est celui qui a porté au plus haut cet équilibre miraculeux entre le fond et la forme, l’émotion et la structure, la deuxième partie du XVIIIe siècle qui va amener le romantisme. Il a une espèce de naturel, de virtuosité et de composition tels qu’il arrive à atteindre tellement bien cette simplicité et cette évidence, que cela en devient mystérieux. Il y a cette phrase magnifique d’Artur Schnabel qui dit : “Mozart est beaucoup trop simple pour les enfants, et beaucoup trop difficile pour les adultes.” Et je comprends cela très bien, puisque quand j’étais jeune, je n’aimais pas tellement Mozart, je préférais Chopin ou Brahms : j’aimais la musique qui me transportais.

Pourtant, vous êtes aujourd’hui considéré comme un fervent mozartien ?

Oui, aujourd’hui je lui dois beaucoup, ne serait-ce que par la géographie. En effet, j’ai été nommé au mois de juin directeur musical de la Camerata à Salzburg, un orchestre de chambre fantastique. Mozart est, a été, et sera toujours l’hygiène du musicien. Il y a beaucoup de chefs qui se sont malheureusement un peu éloignés de sa musique. Il est vrai que c’est difficile, à cause de l’histoire. Aujourd’hui, un orchestre a une centaine de musiciens, donc les concerts de Mozart sont beaucoup moins organisés car ils en requièrent beaucoup moins, même si sa musique peut être faite par des orchestres de chambre et des orchestres symphoniques. Elle est tellement forte et élevée que, dans le fond, ça laisse beaucoup de possibilités.

Ecoute-t-on de la même manière un opéra en France qu’aux Etats-Unis ?

Aux Etats-Unis, les gens rient. Chez les Français, il y a une inhibition ou en tout cas un sentiment de devoir se tenir, ce qui fait qu’il y a beaucoup de gens qui ne viennent pas au concert en se disant que la musique classique n’est pas pour eux. Mais cela ne veut rien dire:  ils ne pensent pas à la musique classique, mais au public de la musique classique. Aux Etats-Unis, il y a une vraie curiosité et le rapport est beaucoup plus direct : soit on aime, soit on n’aime pas. Le fonctionnement est aussi différent. En France, les opéras sont des lieux institutionnels financés grâce à des subventions. Ici, le simple fait qu’ils soient en relation avec des mécènes et des donateurs rend naturellement le rapport beaucoup plus personnel avec le public et la rigueur de gestion doit être sans faute. En France, on doit rendre des compte évidemment au public, mais aussi à l’Etat et à des représentants des institutions territoriales, la politique n’est pas absente. Ce sont parfois des discussions sans fin. Enfin, à Paris, il y a un espèce de snobisme de la star. Ici, la star c’est le lieu, le Met.

La démocratisation de l’opéra semble en tout cas compliquée des deux côtés de l’Atlantique…

Si vous regardez La Bohème, avec le nombre de chanteurs figurants, de coiffeurs, d’accessoiristes, de costumiers, de musiciens, d’électriciens, etc., ce n’est pas le prix des solistes qui est le plus élevé. Les coûts à l’opéra sont tout de suite vertigineux par rapport au théâtre où vous pouvez n’avoir que deux personnes sur scène. Alors c’est vrai que c’est un art qui vient d’un monde ou l’argent coulait à flots. Les gens qui arrivent en limousine auront toujours de quoi se payer un ticket. Mais pour les gens qui n’ont pas les mêmes libertés de budget, on peut toujours avoir la possibilité de voir des spectacles. En France, certains vont voir Johnny Hallyday au stade de France et les places sont chères. Mais c’est Johnny.

Y a-t-il un opéra que vous rêvez de diriger ?

Je vais faire Les Carmélites de Georges Bernanos et Francis Poulenc en 2013. C’est un rêve d’une décennie. Evidemment, il y a des œuvres fortes comme celles-ci qui vous font envie, mais le bonheur c’est d’avoir une bonne collaboration avec le metteur en scène et les chanteurs. Quand cela se passe bien, vous voulez être sur n’importe quelle œuvre. Ce que j’aime au Met, c’est qu’il y a cette fierté collective.

A noter :

Louis Langrée dirigera les deux prochaines représentations de La Bohème au Met de New York :

– vendredi 2 décembre à 8 pm

– jeudi 8 décembre à 7:30 pm

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