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Luc Besson fait son cinéma à “Hollywood-sur-Seine”

Grâce à ses studios parisiens de la Cité du cinéma, le célèbre réalisateur du Grand Bleu (1988) espère attirer les producteurs du monde entier. Un pari ambitieux mais risqué.

“Les Américains ont un slogan : ‘Yes, we can !’ En France, ça serait plutôt : ‘Ça va pas être possible’. Et bien, si, c’est possible !” Après douze longues années, Luc Besson a enfin réalisé son rêve. La Cité du cinéma, inaugurée fin septembre à Saint-Denis près de Paris, permet dans un lieu unique de réaliser un film de A à Z sur le sol français. Le nabab patriote n’a jamais oublié le “traumatisme” de son exil britannique pour tourner Le Cinquième Élément (1997).

Les appétits de Luc Besson sont à sa démesure. Pour contrer la machine hollywoodienne, il avait déjà fondé sa société de production EuropaCorp sur le modèle des studios Universal, évoquant même l’installation d’un parc d’attractions comme à Los Angeles, qui attirerait “1,5 millions de visiteurs par an”. Mais pour réaliser ses films à gros budget, bourrés d’effets spéciaux, il ne lui manquait plus que des plateaux de tournage. L’édification de la Cité du cinéma, qui devait ouvrir ses portes en mai dernier, avait été annoncée durant le Festival de Cannes de 2005.

Neuf plateaux de tournage, deux écoles

Londres a ses studios de Pinewood, Berlin, ceux de Babelsberg, Rome, Cinecittà. Paris aura désormais son “Hollywood-sur-Seine”. “La France a le premier cinéma d’Europe mais c’était aussi le seul pays européen où il n’y avait pas d’infrastructure pour accueillir la production de films”, remarque Christophe Lambert (pas l’acteur de Subway), directeur général d’EuropaCorp, pour qui la création de la Cité marque “la fin d’une bizarrerie”.

C’est sur le tournage de scènes de Nikita (1990) et Léon (1994) que Luc Besson est tombé “amoureux” de cette ancienne centrale EDF de style Art déco, transformée en “cathédrale industrielle”, avec sa nef grandiose de béton et d’acier de 200 mètres de long pour 14 mètres de haut. Au milieu d’un quartier populaire, le complexe de 62 000 m² abrite neuf plateaux de tournage à l’acoustique ultramoderne, des ateliers de fabrication de décors et des bureaux.

En plus des locaux de la prestigieuse École Louis Lumière, ceux de l’École de la cité accueillent depuis octobre, gratuitement pendant deux ans, une soixantaine d’étudiants en cinéma, sans conditions de ressources ni de diplômes. Une volonté de Luc Besson, attaché à la cause de la jeunesse des banlieues. “Les élèves peuvent croiser les stars d’Hollywood à la cafétéria, comme par exemple Robert de Niro”, assure son bras droit Christophe Lambert.

Avec Michelle Pfeiffer et Tommy Lee Jones, la vedette américaine était présente à la cérémonie du lancement de la Cité. Les trois acteurs sont à l’affiche du prochain film de Luc Besson, Malavita (2013), le premier tourné dans les studios de Seine-Saint-Denis. “Le 9-3, c’est de la bombe, bébé !”, a lancé le réalisateur à ses convives d’un soir (le patron de la Fox, Jean Reno, Sophie Marceau, Jean Dujardin, Jamel Debbouze, Mylène Farmer, Whoopi Goldberg).

Si le producteur Alain Terzian salue “la plus belle usine à rêves du monde” et “l’événement le plus important pour le cinéma français depuis les Oscars de The Artist“, beaucoup dans la profession restent sceptiques. Thierry de Segonzac, président de la Fédération des industries techniques du cinéma, s’inquiète “d’une offre surdimensionnée” en temps de crise et “pas viable économiquement”. Maltraité par la critique, Besson l’enfant terrible reste aussi snobé par la “grande famille du cinéma”, qui lui reproche son air “mégalo” et son style tapageur.

Sarkozy à la rescousse

Côté politique, seuls le président de la communauté d’agglomération Patrick Braouezec et l’ancien ministre de la Culture, Jack Lang, sont venus fêter l’ouverture de la Cité du cinéma. L’ancien député-maire communiste a souvent tempéré l’impatience de son “ami” Luc Besson, rappelant que “le temps du créateur n’est pas le même que le temps administratif”.

Il faut dire qu’entre les déboires financiers et les travaux titanesques, le projet du réalisateur normand revient de loin. Grâce à l’activisme du publicitaire Christophe Lambert rencontré en 2007 lors d’une projection privée de Taxi 4, Luc Besson gagne ses entrées dans la sarkozie. Son nouvel associé a travaillé à la campagne présidentielle du candidat UMP. Le cinéaste recrute alors deux banquiers proches du pouvoir et Emmanuelle Mignon, boîte à idées” du chef de l’Etat.

Avec “sa tête de Droopy”, Besson courtise François Fillon et Carla Bruni. “Je suis allé voir Claude Guéant, qui a dit que le projet était formidable, et a utilisé son influence pour que les choses soient plus faciles, expliquait Besson en 2009. Nicolas Sarkozy était aussi très favorable”. Sur un coup de fil de l’Élysée, la Caisse des dépôts investit 40 millions d’euros dans ce projet “d’intérêt général”. L’institution publique avait d’abord émis deux refus.

Malgré les banques privées qui rechignent, Luc Besson finit par boucler son budget pharaonique de 170 millions d’euros. Sur cette somme, 140 millions sont consacrés à l’achat du foncier, détenu par la société Nef-Lumière (Caisse des dépôts, groupe Vinci) et 30 millions à la construction des plateaux de tournage, financés à 50% par EuropaCorp, à 25% par le producteur et homme d’affaires tunisien Tarak Ben Ammar, et à 25% par Euro Média group.

Concurrence européenne

Aujourd’hui, la Cité du cinéma peine encore à séduire. Il y a bien les Schtroumpfs 2, le carton Taken 2, la comédie 20 ans d’écart avec Virginie Efira, ou Three Days To Kill avec Kevin Costner sur un scénario de Luc Besson. Mais deux projets du réalisateur, un film de science-fiction en 3D et un thriller avec Angelina Jolie, ont été reportés. Sans compter le remake d’Angélique, marquise des Anges, co-produit par EuropaCorp, et qui sera tourné… à Prague.

“De gros producteurs américains viennent visiter nos studios et demandent des devis. C’est très encourageant, assure Christophe Lambert. D’ici un an, tous les studios seront remplis à 100%”. Ridley Scott, Steven Spielberg et George Lucas devraient être invités bientôt sur place. Objectif de la Cité : attirer les tournages internationaux et concurrencer le cousin anglais. “Sur les 3 milliards d’euros dépensés par les Etats-Unis à l’étranger, l’Angleterre réalise 50% du chiffre d’affaires, la France que 3%”, note Nicolas Traube de Film France.

En cause, un crédit d’impôt plafonné à quatre millions d’euros, un dispositif insuffisant pour les grosses productions. Luc Besson milite pour sa révision sur le modèle de ses rivaux européens, aux tarifs deux fois moins élevés. Par ailleurs, la Cité du cinéma pourrait freiner les délocalisations des films français. “L’enjeu est d’abord industriel. Trop de tournages se délocalisent à l’étranger, en particulier en Belgique et au Luxembourg. Le dumping fiscal de ces voisins est ahurissant”, explique Manuel Alduy, directeur du cinéma de Canal +.

En attendant, Luc Besson soigne son empire. Introduit en Bourse en 2007, EuropaCorp a perdu beaucoup d’argent (Adèle Blanc-Sec, The Lady, Arthur et les Minimoys) et diversifie ses activités (pubs, séries télé). Le plus américain des réalisateurs français devrait tout de même inaugurer son premier multiplex de 12 salles près de Roissy, fin 2013. Son groupe déficitaire a annoncé en janvier un plan de recapitalisation de 30 millions d’euros. Le rêve continue.

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