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Lucien Clergue, l’académicien du nu

Fondateur en 1970 des Rencontres d’Arles, le plus important festival de photographie au monde, Lucien Clergue a été le premier photographe à s’asseoir dans un fauteuil de l’Académie des Beaux-Arts de l’Institut de France. Sa dernière exposition au FIAF célèbre un demi-siècle de relations intimes avec l’Amérique.

Au fond de la pièce, devant une fenêtre, se tient un large store vert. Ce matin de novembre, la lumière peine à traverser les bandes de ferraille, mais par beau temps, Lucien Clergue y trouve la lumière, celle caractéristique de ces célèbres nus zébrés. C’est dans cet appartement de la 51e rue, son studio de toujours, que le photographe septuagénaire – à l’accent méridional un peu malade – accueille pour parler de sa dernière exposition new-yorkaise. Clergue in America est une série de trente-six photographies, modèle réduit de celle exposée à Arles en mai dernier, qui marque l’anniversaire de cinquante années de voyages aux Etats-Unis.

L’histoire de cette photographie américaine commence en 1961. Lucien Clergue a 27 ans quand il répond à l’invitation que lui fait Edward Steichen, directeur du département de la photographie au MoMA qui lui offre l’exposition de quelques clichés. Ce projet, le dernier de Steichen au musée, lance la carrière du photographe qui vient de quitter un emploi dans une usine française. C’est surtout l’occasion pour le natif d’Arles de se découvrir une passion pour l’architecture américaine, qu’elle soit en brique ou sauvage. “Lorsque j’arrive à New York cette année là, se rappelle-t-il, je découvre une ville symbole du carré de l’architecte. Une vision tout à fait inattendue pour moi, venant d’une cité romaine et romane, où la courbe est reine. C’est ici, puis à Brasilia ou Chandigarh, que je commence à lier d’étroites relations avec des architectes tels qu’Oscar Niemeyer ou Marcel Breuer.”

Mais Clergue descend aussi de la peinture, initiée par un certain Pablo Picasso, auquel le jeune Lucien montre ses photos à 18 ans et qui restera son ami jusqu’à sa mort. Il va alors dédier sa carrière aux proportions et aux symboles, souvent sexuels. Sa vision de l’Amérique est une exploration des paysages grandioses de ce pays, pas tous, mais les plus célèbres, des grands déserts à la Vallée de la Mort. En partant sur les traces d’Edward Weston et en rendant visite à Ansel Adams, deux grands paysagistes américains, il conforte son idée qui le porte à trouver et à voir des analogies entre les rochers et le corps humain. Une relecture du Point Lobos de Weston, prémices de ses futurs ouvrages Empreintes de Dieux et Langage de Sables, né d’une proposition de thèse universitaire « en images ».

Mais il ne faut s’y tromper, l’œuvre la plus reconnue de Lucien Clergue reste bien le nu féminin. “Si vous n’étiez pas là, dit-il, il y aurait un modèle allongé ici et je serais en train de photographier.” Il trouve aux Etats-Unis un vent de fraicheur pour donner une dimension supérieure à ses grandes séries. Grâce, surtout, à cette qualité de lumière, moelleuse et incisive, qu’il va chercher dans cet appartement new-yorkais – qu’on lui prête – ou dans les dunes de Death Valley ou de White Sands, où il poursuit cette obsession de la mort dans les nus noirs ou blancs. En Amérique, il trouve aussi l’énergie pour s’initier à de nouvelles recherches qui donnent naissance à ses “surimpressions”, des superpositions d’images imaginées au gré de ses fréquentations assidues des grands musées américains et dont la légende raconte qu’elles sont nées d’une erreur de manipulation.

Lorsque Lucien Clergue, Académicien depuis 2006, n’est pas dans les rues de New York ou sur les routes de Santa Fé, il est un peu à Paris, et surtout à Arles. C’est là, en Provence, que l’homme a créé en 1970 le festival des Rencontres d’Arles, l’autre grande œuvre de sa vie. A une époque où la photographie française ne se marchande pas mais se donne ou s’échange encore, Lucien Clergue applique la politique d’acquisition qu’il a entrevue aux Etats-Unis. Il invite alors les plus grands photographes à venir exposer et à garnir sa collection naissante. “J’ai écris à quarante photographes que j’admirais, seul un m’a répondu non, le français Henri Cartier-Bresson.” Une longue liste qui aujourd’hui contribue à faire la renommée des Rencontres d’Arles et d’attirer tous les ans au mois de juin le gotha de la photographie mondiale. “Les Rencontres sont comme tous les enfants, elles n’avaient qu’une idée : foutre le camp de la maison. Aujourd’hui elles vivent leur vie !”

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