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Marie Curie : une femme, deux Nobel

En 1903, l’Académie des sciences de Stockholm décernait le prix Nobel de physique à Pierre et Marie Curie ainsi qu’à Henri Becquerel pour la découverte de la radioactivité naturelle. Elle «récidivait» en décernant à la seule Marie Curie le prix Nobel de chimie en 1911. Du jamais vu !

Une enfant exceptionnelle

Née en 1867 à Varsovie, Maria Sklodowska issue d’une famille d’enseignants qui valorisait l’étude et la recherche, manifeste dès l’âge le plus tendre une exceptionnelle maturité d’esprit et un don rare de concentration. Des revers de fortune familiaux la forcent à interrompre ses études et à accepter un poste de gouvernante. Ce n’est qu’au prix d’énormes sacrifices que Marie réussit à économiser assez d’argent pour aller à Paris en 1891 poursuivre des études à la Sorbonne. Sacrifices récompensés puisqu’elle est reçue première à la licence de physique en 1893, puis deuxième à celle de mathématiques l’année suivante.

Un couple uni par l’amour de la science

Jolie blonde aux yeux gris, mais peu soucieuse de coquetterie, des amis lui font rencontrer en 1894 Pierre Curie dont elle connaissait la réputation de chercheur. Un an plus tard, unis par l’amour de la science, ils se marient dans la plus stricte intimité. Deux filles naîtront de cette union: Irène, née en 1897 et Ève en 1904.

Marie n’en poursuit pas moins ses recherches. Pierre, intéressé par les travaux de sa femme, collabore avec elle: dans un laboratoire de fortune, ils découvrent de nouveaux éléments, le polonium, en référence à son pays d’origine, la Pologne, et le radium. Dans des conditions très difficiles, il leur faut traiter plusieurs tonnes de pechblende pour obtenir moins d’un gramme de radium. Bientôt, ils identifient l’atome de radium dont Marie Curie calcule le poids. La consécration leur vient le 10 décembre 1903 lorsque l’Académie des sciences de Stockholm leur décerne le prix Nobel de physique, ainsi qu’à Henri Becquerel, pour la découverte de la radioactivité naturelle.

Lors de la remise du prix, assise dans l’assistance – on n’avait pas pensé à lui installer une chaise sur l’estrade! – Marie écoute son mari présenter leur découverte commune.

La presse commence à s’intéresser à eux. Marie surtout attire l’attention, présentée comme une «sainte laïque de la science», une exception dans un domaine réservé jusque là aux hommes. Pierre est nommé professeur à la Sorbonne, et Marie chef de travaux de laboratoire. Leurs recherches annoncent le début de la biologie moléculaire, de la génétique moderne et de l’énergie nucléaire

Marie face à l’adversité

Leur bonheur familial est de courte durée. Le 19 avril 1906, alors qu’il traverse à pied la rue Dauphine à Paris, Pierre,  renversé par une voiture à cheval, meurt sur le coup. Effondrée mais refusant «le statut de veuve de grand homme», Marie manifeste une fois de plus son caractère et donne une leçon de courage et d’opiniâtreté.

En novembre 1906, elle obtient la chaire qu’occupait Pierre à la Sorbonne. Le public, ébahi, l’entend reprendre son cours à l’endroit exact où il s’était arrêté. Marie est la première femme à enseigner dans cette docte institution. En même temps qu’elle prend soin de l’éducation de ses filles, elle se bat pour obtenir un laboratoire où poursuivre ses recherches. Il lui faudra attendre 1914 pour l’obtenir: il s’agit de l’Institut du radium.

Deux prix Nobel pour Marie!

Elle s’absorbe un peu plus encore dans son travail, explorant le champ infini ouvert par ses premières découvertes. Elle continue à enseigner la radiologie, cette nouvelle partie de la science, et à poursuivre ses recherches qui ouvriront la voie à de nouvelles thérapeutiques, notamment contre le cancer. En dépit de l’antiféminisme et du chauvinisme des milieux universitaires de l’époque, elle occupe la chaire de physique à partir de 1908. Mais en 1911, l’Académie des sciences lui refuse son entrée! Le scandale soulevé par la liaison qu’elle entretient avec le savant Paul Langevin, de cinq ans son cadet, ancien élève de Pierre Curie, marié et père de famille, n’est peut-être pas étranger à ce refus de l’Académie. Quant à son travail scientifique, on le suspecte de devoir tout à l’amour! Pourtant, peu de temps après, elle reçoit un deuxième prix Nobel, en chimie cette fois, pour avoir isolé le radium pur et déterminé sa masse atomique.

Lorsqu’elle se rend en Suède en décembre 1911, elle est accompagnée de sa fille Irène qui, contrairement à sa sœur Ève, artiste de tempérament, s’intéresse déjà à l’âge de quatorze ans aux travaux de sa mère. À Stockholm, Marie connait un véritable triomphe personnel. Seule sur l’estrade, elle déclare qu’elle n’a besoin de personne pour progresser dans ses propres recherches. Elle n’a besoin que d’argent et d’une meilleure santé. En effet, épuisée, déjà malade, elle porte sur les doigts les lésions inguérissables dues à la manipulation des substances radioactives, la seule protection à l’époque étant un écran métallique et des gants en tissu.

Elle tient à associer Pierre dans sa récompense: «Je crois donc interpréter exactement la pensée de l’Académie des sciences, en admettant que la haute distinction dont je suis l’objet est motivée par cette œuvre commune et constitue aussi un hommage à la mémoire de Pierre Curie», déclare-t-elle à la tribune.

Marie se bat sur tous les fronts

Lorsqu’éclate la guerre de 1914, elle se mobilise au service de la France pour essayer «d’alléger la souffrance humaine». Empruntant des voitures, qu’elle fait transformer en ambulances radiologiques, elle se rend souvent sur le front. Accompagnée de sa fille Irène, elle sillonne les routes au volant de sa «petite Curie», comme on appelait affectueusement cette voiture équipée de matériel radiologique mobile qui servait à localiser les fragments de shrapnel et les balles et facilitait la chirurgie, sans avoir à déplacer les blessés.

La guerre terminée, après quatre ans d’interruption, elle reprend ses recherches à l’Institut du radium et fait de son laboratoire l’un des établissements de pointe du monde. De nouveau, elle se révèle une femme d’action prête à tous les efforts pour réussir ses entreprises. En 1921, avec la collaboration d’une journaliste américaine, Mrs W.B. Meloney, elle entreprend un voyage triomphal mais épuisant aux États-Unis, accompagnée de ses filles Irène et Ève.

Elle atteint son objectif de récolter, par  une souscription nationale, la somme de $100, 000 destinée à l’achat d’un gramme de radium pur à l’usine du radium de Pittsburgh (Pennsylvanie), qu’elle rapporte précieusement en France, dans un coffret en bois et en plomb. En 1927, elle fera don à l’Institut du radium de Varsovie du deuxième gramme de radium offert par les admiratrices américaines.

Une vie au service de l’humanité

Consacrée la plus illustre scientifique française, Marie Curie fut élue en 1922 à l’Académie de médecine, mais jamais à celle des sciences! Toutefois, sa popularité s’étend bien au-delà du domaine scientifique ainsi que le montre le référendum «À quelle femme d’aujourd’hui élèveriez-vous une statue?», organisé en 1926 par un magazine, où elle vient en tête de loin. En 1938, elle est la première femme contemporaine à figurer sur un timbre, à titre posthume.

Irradiée par les substances radioactives auxquelles elle a consacré toute sa vie, Marie Curie est atteinte de leucémie et meurt en juillet 1934 au sanatorium de Sancellemoz, en Haute-Savoie.

Cette femme de soixante-sept ans qui, «sous un extérieur froid et la plus grande réserve cachait en réalité une abondance de sentiments délicats et généreux», comme la décrit une admiratrice, payait le prix de son exposition prolongée aux éléments radioactifs. À ce jour, ses notes de laboratoire et ses carnets sont encore radioactifs.

Juste avant de mourir, en janvier 1934, elle eut la joie intense de voir sa fille Irène et son gendre, Frédéric Joliot-Curie, qui travaillaient dans le même laboratoire qu’elle, découvrir la radioactivité artificielle, mais ne vécut pas assez pour les voir recevoir à leur tour le prix Nobel de chimie en 1935. Comme sa mère, Irène ne fut jamais élue à l’Académie des sciences et, comme elle, mourut de leucémie à la suite de manipulations de substances radioactives.

Le 20 avril 1995, les cendres de Pierre et de Marie Curie furent transférées au Panthéon: elle qui avait tant souffert du sexisme de son époque, que pouvait-elle penser de reposer parmi «les grands hommes de la patrie»?

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