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Marjane Satrapi : “L’artiste incompris appartient au passé”

Après le brillant Persepolis, la franco-iranienne Marjane Satrapi adapte son livre Poulet aux prunes, un mélodrame dans le Téhéran des années 50. Les trouvailles visuelles, l’esthétisme inspiré d’Amélie Poulain, et le casting de choix emportent le spectateur dans l’univers déjanté de la réalisatrice.

France-Amérique : la scène la plus drôle du film est une critique acerbe des Etats-Unis, où vous dépeignez la vie des Américains comme un soap opera permanent. Pourquoi cette satire qui contraste avec le reste du film qui se déroule à Téhéran ?

Marjane Satrapi : Ce n’est pas vraiment une critique. Et les Américains ont une grande capacité à avoir de l’humour sur eux-mêmes, donc je ne m’inquiète pas ! Cette scène les fait rire et j’en étais sûre. De la même façon que Michael J. Fox fait des sketches où il se moque de lui-même ayant Parkinson. Il serait impossible de voir ça en France. Si j’avais fait le même genre de saynète très critique envers la France, on m’aurait dit : “la France, tu l’aimes ou tu la quittes !”

Pourquoi avoir repris ce cliché des Américains gros, un peu idiots, extravagants, consommateurs et très heureux dans leur petite maison de banlieue ?

Parce que c’est l’image qu’ils nous vendent depuis 50 ans. Que ce soit en Iran ou en France, l’image des Américains est la même. C’est l’American Way of Life. A la maison, vous avez le chien, la grande voiture, la femme, les trois enfants, alors là vous êtes super heureux. C’est aussi ce que vous voyez dans les soap opera. Nous (avec son coréalisateur Vincent Paronnaud, ndlr), on a beaucoup d’influences qui nous viennent du cinéma américain de très bon goût, mais on n’a pas peur du vulgaire et du ridicule. Et lorsque le vulgaire est utilisé à bon escient, il peut être très, très drôle. Pour cette scène, on s’est principalement inspiré du sitcom américain typique, Madame est servie.

Adhérez-vous au mythe de l’artiste incompris, ici un violoniste qui ne vit que pour sa musique ?

Sa femme ne comprend pas sa passion, mais lui ne la comprend pas, sa famille non plus. Ce mythe je n’y crois pas trop. Je pense que c’était possible au temps de Van Gogh, mais maintenant, les gens qui vous disent : “mon art ne marche pas parce que je dérange”, c’est souvent parce que le boulot n’est pas bon. L’artiste incompris appartient au passé.

Pourquoi avoir fait de ce film d’amour une comédie esthétique et caustique et non un long-métrage dramatique plus sérieux ?

C’est la structure narrative du film. On parle de la vie de cet homme pour créer une complicité avec lui. On ne peut plus faire un mélodrame au XXIe siècle. Aujourd’hui, quand vous avez fini avec quelqu’un, vous passez à l’autre ! On ne meurt plus par amour. En 2012, pour faire accepter par le spectateur un vrai mélodrame où l’on meurt par amour, il faut créer une complicité qui n’est possible qu’en présentant lentement le personnage. Mais l’idylle doit, à l’inverse, être condensée et rapide. Les vraies histoires d’amour sont toujours brèves et intenses. C’est comme Roméo et Juliette. S’ils s’étaient mariés et avaient eu douze gosses avec la morve au nez qui criaient, cela n’aurait pas été intéressant. On a voulu faire un mélodrame à l’ancienne, tout en ne reniant pas les mœurs de 2012.

D’où le côté un peu désuet du film ?

Ni Vincent Paronnaud ni moi n’avons fait d’écoles de cinéma. On ne sait pas ce qu’est le bon goût. On n’est pas du tout dans le cinéma français. Un film est un endroit où vous pouvez ne pas mettre de frein à votre imagination. On aime le charme des films des années 50, l’esthétisme, le style d’effets spéciaux. On a aussi voulu célébrer le cinéma qui nous a enchantés. Avec un propos aussi acerbe, avec autant de sarcasme, si le look va dans le même sens, cela aurait fait trop. L’image était là pour contrebalancer le propos du film.

Est-ce que la voix off est un moyen de trouver une transition entre la BD et le cinéma ?

Non, on aurait pu s’en passer. Mais j’aime beaucoup la voix off dans les films. Je ne crois pas tout ceux qui disent que c’est has been. J’adore les films de Martin Scorsese ou de Woody Allen, où une voix vous raconte l’histoire. Ça me berce. Et c’est parfait avec cette histoire qui est un conte.

Avez-vous craint que l’adaptation du livre en film ne soit pas une bonne idée ?

J’ai tout de suite pensé que c’était une histoire très cinématographique, même avant de faire des films. Et puis tout dépend de la mise en scène. Lorsque Jean-Jacques Annaud adapte Le nom de la rose, il fait un chef-d’œuvre car il choisit l’axe policier du roman, qui lui est plus philosophique et historique. Par contre, American Psycho, ce n’est pas du tout une réussite car c’est devenu un thriller banal. Personnellement, je ne vais plus adapter aucun de mes livres parce que c’est très chiant. Economiquement c’est super par contre ! Mais pour mon cerveau, ce n’est pas bien du tout, car c’est faire deux fois le même travail mais avec un angle différent. Le pire, c’est quand même ceux qui écrivent un film et ensuite l’adaptent en livre, ce sont vraiment des cons !

Si vous n’adaptez plus vos films, accepteriez-vous que quelqu’un d’autre le fasse ?

Non. Que quelqu’un s’immisce dans mon univers, je n’aime pas trop ça. Je serais tout le temps derrière le réalisateur à lui dire ce qui ne va pas, ce qu’il n’a pas compris. Je me connais. La personne qui voudrait adapter un de mes films développerait un cancer, ou trois !

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